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Gérald Bloncourt
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Les Cinq Glorieuses

Janvier 1946 : Chute du gouvernement Élie Lescot. Meeting au Parc Leconte à Port-au-Prince. Antoine Hérard, speaker de la radio HH2S, annonce Gérald Bloncourt qui va s'adresser à la foule.

Vue de la foule des manifestants (Gérald Bloncourt au milieu), janvier 1946. Le gouvernement Lescot est tombé. Meeting au Parc Leconte à Port-au-Prince.

Les 5 Glorieuses : Jacques-Stephen Alexis, Georges Beaufils, Gérald Bloncourt, Théodore Baker et Gérard Chenet (de gauche à droite).
Photo prise le 11 janvier 1946.

 

La Ruche
édition spéciale dédiée à Gérald Bloncourt (première année, n° 9, samedi 26 février 1946)
la Une de La Ruche

Textes de René Depestre et de Jacques-Stephen Alexis parus dans le numéro spécial (26 février 1946) de La Ruche :

Hasta la vista...

                                                  À mon camarade
                                                  Gérald Bloncourt

Bourreaux rendez-moi mon ami
bourreaux rendez-moi la colère de ses yeux
entre mille trahisons
vous avez choisi un lourd matin d'exil !
Mais là-bas aussi il luttera contre vous.

Que savez-vous des lèvres qui s'entendent
que savez-vous de lui, que savez-vous de la Révolution
pour vous le monde a des limites
pour vous la vie est un petit cercle
mais les buts sont pareils sur la terre de France !

Vous n'avez pas détruit nos foyes
vous n'avez pas coupé notre entente
bien haut par-dessus vos têtes d'assassins
bien haut par-dessus tant de crimes
nos mains sont soudées par l'unique espérance.

Qu'importe la distance qu'importent les vagues
qu'importe ce départ qu'importe l'au-revoir
le même soleil nous éclaire
la même colère nous soulève
la Révolution est toute notre vie !

Il y eut des hommes à Guernica
il y a des hommes dans mon pays
il y a des hommes sur la terre de France
le même sang, le même espoir, le même amour.

Que ce soit ici que ce soit Paris
que ce soit Rio que ce soit Boston
le seul soir qui compte,
est celui de la Révolution !

Bourreaux rendez-moi mon ami !
Vous ne l'avez pas tué
vous ne l'avez pas brisé
Bourreaux rendez-moi son âge
que vous avez trahi !

Mais déjà il y a des feux sur les rivages
de France
mille visages attendent mille espoirs renaissent
debout, soldats de la Révolution
Voici venir Gérald BLONCOURT.

                                                  – René Depestre

 

Adieu à un camarade

     Gérald Bloncourt, peintre et poète, journaliste et ouvrier d'imprimerie, révolutionnaire et héros des Cinq Glorieuses de Janvier 1946, a dû partir mardi matin.
     Une vague de tristesse a battu la Jeunesse Haïtienne quand la nouvelle a couru. Quant à nous au cœur de la bataille, nous restons les armes en arrêt une minute pour lancer dans l'air lourd l'adieu simple et émouvant qui nous monte aux lèvres.
     Gérald Bloncourt est parti.
     Certes nous comblerons le vide, camarade, mais pourrons-nous oublier ton désinvolte courage, ta passion réfléchie, ta présence tumultueuses et viviante. Gérald Bloncourt tu as dû partir !
     Faut-il que l'humanité soit sotte, faut-il que la superstructure idéologique capitaliste soit criminelle, faut-il que le code et les lois soient anti-humains, pour qu'un homme soit étranger sur la terre où il est né, sur la seule terre qu'il ait vécu, sur la seule terre qu'il ait aimée comme sa mère.
     Gérald Bloncourt est parti, la Réaction bourgeoise, l'hydre aux cent têtes commence à ricaner. La tête tonsurée de la bourgeoisie lui a enlevé son travail, la tête à képi de la bourgeoisie l'a menacé de lui couper tout moyen de vivre, la tête gueulante de la bourgeoisie lui a reproché de penser en humaniste et de vivre en haïtien.
     Gérald Bloncourt est parti !
     Le poignard nous a été envoyé en plein cœur. Mais il est des hommes à la vie dure, nous sommes des révolutionnaires. La Bourgeoisie se trompe, nous agissons surtout avec notre tête et avec le cordial de notre conception du monde que nous savons vraie, nous pouvons vivre et lutter même si nous avons le cœur en bouillie.
     Gérald Bloncourt, tu es parti.
     Sois sûr que nous serons, dans une volonté, la Révolution, dans un seul combat, l'écrasement de l'ordre capitaliste, dans un seul triomphe, la fin de l'exploitation de l'homme par l'homme.
     Gérald Bloncourt, tu reviendras un jour. Tu viendras un jour pour peindre la vie douloureuse d'Haïti, tu reviendras un jour chanter le prolétariat et rythmer la lutte de notre prolétariat, tu reviendras pour que l'encre de l'imprimerie haïtienne te tache les mains, tu reviendras encore pour que poitrine en avant tu livres, les bras déchaînés, le glorieux combat de la Liberté.
     Camarade, tu nous sais forts et la Réaction est folle. Si tu étais tombé au cour de ces Cinq Glorieuses tu serais cité à l'ordre du jour de la Révolution.
     « Gérald Bloncourt, héros d'une fougue incomparable, révolutionnaire d'une conviction inébranlable, cœur d'airain, tête de glace, corps d'acier, tombé au Champ d'Honneur de la Révolution ».
     Mais tu n'es pas mort, Gérald, tu reviendras et tu verras encore tes camarades, le torse nu luttant dans l'atmosphère lumineuse et parfumée d'Haïti.
     Tu reviendras, Gérald, très certainement.

                                                  [– Jacques-Stephen Alexis]

 

« Ce matin-là, il n'y avait que le vide des voix fantômes par les rues de la ville qu'on fusillait en moi, que la veille et les avant-veilles de ce matin de février, que le passé, que des lambeaux de souvenirs. Mon cœur meurtri déchirait en cadence des sentiments brûlés. Le monstre prit son essor et du hublot, œil étonné encore, ouvert sur Port-au-Prince, j'embrassais la rade, la Gonave, le Morne l'Hôpital. L'horizon bascula quand l'avion prit son cap [...]. Le ciel était immense. Je suis venu au monde. J'avais pourtant vingt ans ! Je partais vers ces quarante années de manque-à-vivre sur ma terre natale. »

(extrait d'un texte de Gérald Bloncourt écrit la journée même de son exil, le 18 février 1946, dans l'avion qui l'emmèna à Fort-de-France.)

Ces photographies et textes sont offerts aux lecteurs par Gérald Bloncourt, pour la numérisation des textes et la documentation des données sur Île en île. Merci de citer la source de vos informations !
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http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/bloncourt_1946.html
mise en ligne : 20 février 2007 ; mise en ligne : 16 mai 2010