index du site, recherche
Océan Atlantique
Antilles / Caraïbes
la Méditerranée
Océan Indien
Océan Pacifique
Littérature - index
Malcolm de Chazal
« île en île » - page d'accueil

Malcolm de Chazal
photo des archives de R. Furlong, D.R.
Curepipe, vers 1950
Lorsque Malcolm de Chazal vient au monde le 12 septembre 1902 – troisième enfant d'une famille qui en comptera treize – sur la propriété familiale à proximité de Vacoas sur les hauts plateaux mauriciens, rien ne permettait de penser que naissait alors quelqu'un hors du commun qui allait, par sa créativité artistique et son génie poétique, bouleverser les idées reçues et les conventions. Sa famille est la cinquième génération depuis que François de Chazal de la Genesté avait choisi, en 1763, soit presque 50 ans après la prise de possession de l'île par la France, de quitter son Auvergne natal pour cette île lointaine alors connue sous le nom d'Isle de France.

De l'enfant à l'ingénieur

Malcolm de Chazal passe une enfance sans problème à Curepipe, la ville la plus haute du pays en altitude devenue, en quelques décennies, la deuxième ville de Maurice suite à l'afflux de ruraux confrontés au paludisme sévissant dramatiquement sur les régions côtières. Dans un texte intitulé Autobiographie spirituelle (en date de 1976 mais publié seulement en 2008), Malcolm de Chazal raconte sa scolarité, puis son départ pour la Louisiane afin d'accompagner son frère aîné qui est en âge d'aller à l'université. À Bâton-Rouge en Louisiane, il complète ses études secondaires avant de s'inscrire à une formation d'ingénieur en technologie sucrière. Il aurait, dit-il, préféré « être avocat et partir pour Londres ». Pendant toute cette période américaine, il entretient des relations régulières avec la communauté religieuse swedenborgienne de la région. Ses études – ce « supplice de fausse connaissance » selon lui – se terminent en 1924 avec un diplôme d'ingénieur agronome en technologie sucrière. Il travaille quelques mois dans l'industrie sucrière cubaine, puis s'offre des vacances à la découverte de l'Europe visitant l'Angleterre, la France et la Suisse avant de regagner Maurice le 27 avril 1925 par le paquebot Général Duchesne.

Malcolm de Chazal retrouve, après une absence de sept ans, une île politiquement bouillonnante et économiquement florissante en raison d'une récente hausse du prix du sucre. Au niveau littéraire, une revue littéraire mensuelle, L'Essor, en est à sa dixième année et deux poètes tiennent le haut du pavé : Léoville L'Homme, le parnassien classique, qui allait mourir en 1928, et Robert-Edward Hart, le symboliste moderne, en début de carrière. Il aura avec ce dernier des relations régulières, fortes et profondes qui seront à l'origine de découvertes essentielles sur l'île et sur l'océan Indien.

L'évolution professionnelle

Ses emplois dans l'industrie du sucre ne se passent pas bien et, tant sur la propriété sucrière de Saint-Aubin que sur celle de Solitude, il a bien du mal à s'insérer professionnellement. En fait il est en profond désaccord avec la vision économique et politique de l'industrie sucrière locale qui, selon lui, laisse s'accumuler les dettes et ne réinvestit pas les énormes profits des années 1920. Il s'éloigne – ou est éloigné – de ce secteur et entre dans l'industrie de transformation de feuilles d'aloès en fibres et cordes. Mais cette expérience dans le textile aboutit à un nouvel échec. Si l'année précise de sa démission de l'industrie textile n'est pas connue, on peut penser que son départ eut lieu dans le courant de 1934 car il était opposé à l'extension de l'usine à sacs où il travaillait et qui fut réalisée cette année-là.

Malcolm de Chazal décide alors de faire connaître ses points de vue critiques et ses propositions sur l'économie et les industries locales en pointe. Dans un quotidien intitulé L'après-midi, il écrit en 1935, sous le pseudonyme de MEDEC, une série d'articles sous le titre générique Une synthèse objective de la crise actuelle, articles publiés la même année en brochure. Il enchaîne ensuite, toujours en 1935, avec un autre essai intitulé Nouvel essai d'économie politique. L'année suivante voit la parution d'un ouvrage avec un double titre : Historique de notre change et notre délégation (1932) à Londres et Une étude des différents aspects de notre industrie textile... Ces publications n'aboutissent guère à ce que Malcolm de Chazal souhaitait, à savoir une prise de conscience par l'oligarchie industrielle de l'intérêt d'un changement dans la gestion économique. Chazal rassemble ses réflexions sur l'économie dans un livret publié en 1941 sous le titre Laboratoire central de contrôle, préconisant une rationalisation de l'industrie sucrière du champ au port et proposant – en véritable précurseur – des idées qui seront concrétisées bien plus tard, telles un centre national d'analyse scientifique au service de la qualité du sucre, une mécanisation des docks et cetera.

Devant travailler pour vivre, Chazal choisit le fonctionnariat. Il a 35 ans quand il entre au Electricity and Telephone Department et est affecté aux bureaux de Plaine Lauzun à l'entrée de la capitale Port-Louis en tant qu'Inspector Grade II au salaire annuel de 3600 roupies. En 1954, il passe Commercial Inspector Grade I, puis en 1956, Trafic Officer à Port-Louis. « Je n'avais rien à faire. J'étais affreusement mal payé. Je fis voir mon incapacité. On me laissa en paix », précise-t-il dans Autobiographie spirituelle. À 55 ans, il demande sa mise à la retraite, qui lui est accordée. Un de ses collègues dans ce service, Emmanuel Juste, lui-même poète et écrivain, évoque le souvenir de Malcolm de Chazal, fonctionnaire, discourant longuement « du merveilleux du quotidien, des fleurs qui vivent en amitié avec les hommes, des montagnes-hiéroglyphes, du rituel des couleurs et de la lumière, des arcanes de l'alchimie » ou passant à toute allure « dans une sorte de transe, le visage préoccupé, le menton en défi » parce que « pris au sortilège d'une idée ».

Les années 1940 : l'éclosion du poète

Les années passées au département du téléphone ne sont pas des années perdues : bien au contraire ! C'est pendant ces années-là que Malcolm – grâce à la fréquentation assidue d'intellectuels et d'artistes – peaufine sa pensée et entre dans une période d'éclosion poétique en publiant de façon régulière et intense. Sa toute première contribution littéraire date de 1936 : dans une revue culturelle éphémère intitulée Vivre, Malcolm de Chazal publie une quinzaine de pensées dont les deux premières résument probablement son art d'écrire et constituent des clés essentielles à son œuvre. La première est la suivante :

« Dante est grand parce qu'il a compris ce que trop d'écrivains ignorent : que les mots sont des créatures vivantes. Il peut les mélanger, les décomposer et les remettre à leur place pour en tirer des harmonies de sons et d'images, mais il n'oublie jamais que chaque parole est un être. Quand j'écris astres, avec ces six lettres, je ne trace pas des signes morts. Ils contiennent une substance réelle et organique. La parole est une magie de vie. »

La deuxième, plus courte, définit la mission de tout écrivain selon Chazal :

« Avec sa pensée et sa fantaisie toujours hautes, le poète est presque toujours le prophète de l'ère nouvelle. »

En 1940, la publication d'un fascicule intitulé Pensées I vient confirmer par les 204 aphorismes écrits en 1937 et 1938 qu'il contient, trois choses : l'existence pour Chazal de nouveaux champs de réflexion et d'expression loin de l'industrie et plus proches de l'homme, la continuité envisagée de l'engagement littéraire et, à travers la couverture signée du peintre mauricien Hervé Masson, la manifestation concrète d'une collaboration entre artistes locaux.

Les révélations de la pierre et de la fleur

La fin des années 30 et les années 40 constituent une époque importante de la vie culturelle, littéraire et politique mauricienne car, pendant que la vieille Europe est à feu et à sang entre 1939 et 1945, les intellectuels mauriciens sont à la recherche de nouveaux repères... Ils se réunissent, se regroupent, réfléchissent ensemble, débattent de sujets essentiels touchant aux arts, à la littérature, à la philosophie, à la politique, discussions au cours desquelles Malcolm de Chazal affine ses réflexions philosophiques. Le poète Robert-Edward Hart va alors faire découvrir à Chazal les réflexions, analyses et conclusions d'un réunionnais, Jules Hermann, auteur d'un ouvrage intitulé Les révélations du Grand Océan et publié de façon posthume en 1927. Hermann y expose comment le groupe d'îles du sud-ouest de l'océan Indien, les Mascareignes dont Maurice fait partie, appartenait à un vaste continent mythique, la Lémurie, où vivaient des géants proto-historiques qui en ont, entre autres, taillé les montagnes. Cette révélation ouvre à Chazal des horizons et des perspectives insoupçonnées : « Je ne pus plus voir, dès lors, mon île du même œil qu'avant. Un passé déjà m'avait soudé à l'Impossible, » écrit-il. Malcolm de Chazal partage cette découverte et sa conviction d'un nouveau pacte entre son environnement et lui avec ses proches du Cénacle, sorte de club informel des intellectuels mauriciens se retrouvant régulièrement à partir du début des années 40 chez le peintre Hervé Masson. La révélation de la pierre est désormais accomplie et ne cessera d'habiter le poète.

À cette révélation vient s'ajouter la révélation de la fleur, découverte personnelle qui eut lieu dans le jardin botanique jouxtant son domicile curepipien : Chazal, se promenant, voit une fleur, une azalée, qui le regarde. Commentant cet événement déterminant de son cheminement poétique, Malcolm de Chazal écrit dans Autobiographie spirituelle : « Désormais, alors que je n'étais rien pour les hommes, pour la fleur J'ÉTAIS QUELQU'UN, puisque la fleur prenait compte de moi. C'est alors que tout s'éclaire. Le paysage à Maurice n'était plus étriqué, seuls les hommes l'étaient. Une nouvelle perspective s'ouvrait devant moi. » Son île, la fiancée qu'il a choisi de ne jamais plus quitter, est dorénavant dotée d'une origine mythique remontant à la nuit des temps et tout ce qui la compose relève du féerique.

« Disséquer la matière-homme » : la période des aphorismes

Les aphorismes, renfermant par définition des préceptes, conviennent parfaitement au projet initial de Malcolm de Chazal : aller par « pénétrations successives » à la découverte de l'homme et de son environnement au sens le plus large et le plus englobant, incluant les rapports avec l'espace, avec le temps, avec l'universel. Cette période est féconde en ouvrages et le temps passé à leur rédaction montre une fébrilité certaine de la part de l'auteur. En effet, entre 1942 et 1947, Malcolm de Chazal publie pas moins de huit ouvrages dont sept recueils d'aphorismes : Pensées II et Pensées III, en date de 1942, contenant chacun un peu plus de 250 aphorismes ; Pensées IV en 1943, riche de plus de 500 aphorismes rédigés en 3 mois ; Pensées V – 524 aphorismes rédigés en 5 mois – et Pensées VI – 723 aphorismes rédigés en 8 mois – publiés en 1944 ; Pensées et Sens-Plastique en 1945 avec plus de 1200 aphorismes... Le chef-d'œuvre, Sens-Plastique II , riche de plus de 2000 aphorismes, paraît en 1947 : cet ouvrage allait connaître une consécration parisienne. En effet, l'ouvrage de Chazal est re-publié chez Gallimard à Paris en 1948. Alors qu'à Maurice l'accueil de Sens-Plastique II, avait été plutôt mitigé, Jean Paulhan, qui dirige les Éditions Gallimard, et plusieurs écrivains français surréalistes trouvent que c'est l'œuvre d'un « écrivain de génie » ! Malcolm de Chazal hérite alors de ce label de génie qu'il mérite probablement. Sens-Plastique, que Chazal désigne comme contenant « le souffle de l'universel, puisqu'il est une cosmogonie de l'invisible », n'a de sens selon lui qu'à travers une grille de lecture qu'il propose en 1949 sous le titre La vie filtrée. Sa carrière parisienne s'arrête à ce deuxième ouvrage directement publié chez Gallimard à Paris : un moment adulé par les surréalistes et par leur pape André Breton en personne, Chazal ne bénéficiera plus de leur soutien en raison – semble-t-il – de son déisme. Il ne sera à nouveau publié de son vivant à Paris que vingt ans plus tard.

Comme l'indique le nombre croissant d'aphorismes évoquant Dieu ou la puissance divine et compte tenu de la pression intérieure des révélations de la pierre et de la fleur déjà évoquées, la question de Dieu et du Divin est devenue primordiale pour Chazal au point qu'elle domine ses écrits ultérieurs. La surface d'expression que représentent les aphorismes devient, dès lors, trop étroite pour cette nouvelle quête. Le recours aux aphorismes (environ 7000 au total entre 1940 et 1948) est clos : cette période a finalement été une étape de prise de conscience essentielle pour Chazal qui, par paliers successifs, va maintenant « appréhender les choses du Divin ».

À la recherche des Principes essentiels

Si les portes de l'édition parisienne sont fermées, Chazal ne s'arrête pas pour autant d'écrire et de publier, même s'il doit le faire à compte d'auteur, pour un nombre souvent limité à 100 copies, écoulées au compte-gouttes sur le seul marché mauricien. Le rythme de parution des ouvrages de Chazal – donc de leur écriture – s'accélère : quatre en 1950, six en 1951, onze en 1952, six en 1953, quatre en 1954. Il publie entre autres des réflexions de plus en plus élaborées, frisant parfois l'hermétisme, portant sur des sujets de haute spiritualité tels, entre autres, La pierre philosophale (1950), La clef de cosmos et Mythologie de Crève-Cœur (1951), La grande révélation, Le livre de conscience, Le livre des principes et L'évangile de l'eau (1952). Bousculant les conventions, revisitant les textes bibliques, remplaçant la « mathématique chiffrale » par la « mathématique poétique », Malcolm de Chazal poursuit inlassablement sa quête. Sa religion qu'il définit comme « une pâte mêlée de christianisme et de naturisme spirituel » lui sert de guide dans l'univers souvent opaque des mots et des dogmes. Son roman-mythe Petrusmok (1951) que Chazal affirme avoir écrit avec fébrilité en quelques mois est, dans cette recherche, un moment clef : celui où l'Orient vient féconder l'Occident.

Durant la première moitié des années cinquante, Malcolm de Chazal recherche un nouvel outil d'expression capable de donner à sa quête une dimension plus grande et plus forte : il a alors recours au théâtre qui est pour lui à la fois une instance de représentation sacrée et un outil salvateur et/ou rédempteur. Il écrit, alors, plusieurs pièces dont seule une sera interprétée sur une scène locale et qui seront – à l'exception des Désamorantes et du Concile des poètes en 1954 – consacrées majoritairement à des sujets d'origine biblique liés à la passion et à la crucifixion de Jésus-Christ : Iésou en 1950, Moïse vers 1950, Judas en 1953. Sa dernière pièce, Le concile des poètes, qui se déroule dans « une immense cité au Thibet » où « les plus grands cerveaux de l'Univers sont réunis », fait l'éloge de la « Fraternité Cosmique » comme moyen d'atteindre l'Amour et le Ciel qui est poésie.

Après cet intermède d'écriture théâtrale pendant lequel il écrit plusieurs autres pièces qu'il aurait, plus tard, détruites par le feu, Chazal revient à l'édition, mais au rythme de « seulement » un livre par an : Le sens de l'absolu en 1956, Sens magique en 1957, Apparadoxes en 1958... Malcolm de Chazal aurait-il moins de choses à dire ? Ou n'a-t-il pas tout simplement clos – provisoirement – son quatrième cycle d'écriture après les articles d'économie politique, l'usage d'aphorismes, les écrits ésotériques et le recours au théâtre ? Sans doute, car à partir de 1958, il privilégie de nouveaux media : chroniques de presse, nouvelles et peinture.

Ce n'est que bien plus tard qu'il revient à l'édition « classique » : dans le cas de Paris, chez Jean-Jacques Pauvert en 1968 (Poèmes) et 1974 (L'homme et la connaissance), puis aux Éditions Saint-Germain-des-Prés en 1976 (La Bouche ne s'endort jamais); dans celui de Maurice, en 1973 (L'Île Maurice proto-historique, folklorique et légendaire) et en 1974 (Sens Unique). Entre-temps, Malcolm de Chazal est coopté comme membre de l'association dénommée Académie mauricienne dès son lancement en 1964, mais il n'assiste cependant pas aux réunions.

Les nouveaux relais

Parmi les nouveaux moyens d'expression adoptés par Malcolm de Chazal à partir des années cinquante, les chroniques de presse, publiées dans plusieurs quotidiens, permettent à Malcolm de Chazal de s'exprimer de façon régulière. De 1948 à 1978, il publie 980 chroniques portant, par exemple, sur des écrivains (mauriciens, français ou autres), sur des thèmes philosophiques, sur des sujets de société, sur la religion, sur l'atome, sur l'aventure spatiale, sur la poésie, sur l'immortalité, sur la/sa peinture, sur lui-même et ses rapports difficiles avec la société mauricienne et cetera.

S'agissant des contes et nouvelles, s'il en écrit beaucoup qu'il distribue autour de lui, il ne les publie pourtant pas. En 1957, déjà, Chazal consacrait, dans une lettre reproduite dans un quotidien le 7 décembre, quelques lignes à « un recueil de 40 contes, dans le style poétique absolu, au-delà du verbe de Petrusmok ». En avril 1959, il annonce avoir « écrit quatre romans » et il précise : « À la différence de mes pièces de théâtre, qui ont toutes des noms d'hommes, mes romans sont axés sur la femme, qui reflète des personnalités d'hommes ». Un mois plus tard, Malcolm de Chazal fait état d'un « assez fort volume de nouvelles » écrites pour s'« amuser » et qui sont « des contes occultes œuvrant sur le talisman, le rêve prémonitoire, les rencontres subconscientes, le double, etc. ». Mais ni volumes de contes et nouvelles ni romans ne paraîtront. Quelques contes, de veine poétique, figurent en ouverture d'un volume composé et édité en 1994 par L'Éther Vague alors que l'ouvrage collectif Malcolm en perspectives révèle en 2002 un conte prophétique intitulé L'Île Maurice en l'an 2000. Il est certain que plusieurs dizaines de textes existent et qu'ils restent inconnus du grand public jusqu'à ce que ceux à qui Chazal les a donnés veuillent bien les faire connaître en les partageant.

Écrire grandeur nature

L'arrivée de la peinture, enfin, comme moyen d'expression de la pensée chazalienne date de 1958, juste après la parution d'Apparadoxes et coïncide avec l'intensification du rythme des chroniques. Vocation tardive ? C'est vrai que Chazal a 56 ans et qu'il ne sait pas dessiner. Mais, affirme-t-il dans une lettre publiée le 1er juillet 1958 alors qu'il ne peint que depuis trois semaines, « le poète peut tout, même l'impossible ». Différents récits relatifs à cette vocation circulent dont celui racontant que voyant un enfant de ses amis peindre, il eut envie de faire de même car il voyait dans les réalisations enfantines dont il avait été témoin l'expression de vérités essentielles. Il est fort possible que cela soit exact. Mais le plus important est que Chazal, après avoir tant publié, prend conscience des limites du mot écrit. La peinture devient alors le moyen d'illustrer le verbe tout comme le théâtre avait été le moyen de donner au verbe une valeur tridimensionnelle : il va se fier aux couleurs pour humaniser l'univers et traduire la féerie du monde. Il peint comme il a toujours écrit : de façon fébrile, constante. Malcolm de Chazal produit ainsi des centaines de gouaches dont peu se vendent lors de ses différentes expositions à Maurice. En revanche, à l'étranger où il expose également (Galerie Charpentier, Paris 1961 ; Mercury Gallery, Londres 1967 ; Montréal 1967 ; Galerie Le Parti, Grenoble 1968 ; Hoover Galery, San Fransisco 1969 ; Galleria San Sebastianello, Rome 1972 ; Musée Dynamique de Dakar, Sénégal 1973...) son art est apprécié et acheté. Cette situation le pousse à brûler publiquement des toiles comme il le raconte dans une chronique publiée le 27 avril 1962 dans le quotidien Le Mauricien dans une manifestation de colère contre « la foule [qui] passe goguenarde, les mains rivées au portefeuille et au porte-monnaie » devant les salles où il expose.

Mais Chazal continue de peindre malgré tout : dans le grenier, qu'il transforme en atelier, de l'Hôtel National à Port-Louis, dans un grand hôtel du Morne au sud-ouest de l'île. Il forme même certains membres du personnel de cet établissement hôtelier à la peinture. Évoquant sa propre évolution, Chazal fait l'éloge de ses découvertes en matière de « mouvement d'essence » pour souligner qu'il initie une véritable « révolution mondiale en art ». Les motifs de la peinture de Chazal, peints en à-plats aux combinaisons multiples, sont éminemment mauriciens : villages de pêcheurs, cocotiers, fleurs, poissons et oiseaux féeriques, lieux de culte... La décennie 70 marque le passage à de nouvelles dimensions : la réalisation de tapisseries-fée et la confection de nombreux objets-fée sur des supports variés (tissus de toile ou de paille, céramique...). Objets touristiques, peut-on penser ! Chazal croyait dans le tourisme, un tourisme culturel qui, écrit-il dès 1961, « ne sera un succès que si le visiteur peut venir et partir avec cette odeur, cette transfiguration, cette transpiration de notre sol. Cette quintessence que sont le corps et l'âme de notre doux pays. » Dans cette perspective, l'Île Maurice est dans son intégralité île-fée et tout ce qui la constitue poétiquement mérite l'adjonction du suffixe « -fée », toujours maintenu au singulier comme pour souligner le caractère unique du concept.

C'est dans cette dynamique nouvelle que se développe, dans un premier temps, le concept de Malcolmland en 1973. Dans un espace géographique déterminé – là où l'infatigable marcheur qu'était Malcolm de Chazal aimait découvrir à pied les secrets des montagnes et des vallées mauriciennes – serait aménagé un écrin particulier du nom de Malcolmland avec un jardin suspendu contournant une montagne énigmatique du nom de Pieter-Both, pour recueillir l'essentiel de l'île-fée. L'animation de ce lieu serait assurée par un village-fée, un restaurant-fée, des ateliers-fée, des robes-fée, des objets-fée, le tout créé par « des ouvriers ès choses-fée ». Le projet ne fut jamais réalisé mais ce concept débouchera sur une nouvelle valorisation de l'île par Chazal en plein milieu d'une sérieuse crise économique post-indépendance. En effet, de 1972 à 1976, Malcolm de Chazal annonce régulièrement par la presse que le sous-sol de Maurice regorge de pétrole et autres matières premières telles l'uranium et le gaz naturel, richesses potentielles susceptibles de sauver son île-fée du marasme et dont il prétendait connaître l'emplacement.

L'engagement public

Malcolm est très attaché à son île et cet attachement se manifestera par un engagement citoyen important en 1959. Aux élections législatives qui ont lieu cette année-là, deux partis dominent la vie politique locale, le Parti Travailliste déjà alors engagé dans la lutte pour une autonomie politique élargie et le Parti Mauricien qui refuse cette aventure. Malcolm de Chazal est candidat du Parti Travailliste à ces élections. Comme tout candidat, il organise et prend la parole à des meetings publics. Sur 3 676 votants, Chazal arrive à la seconde place avec 1 209 voix. Bien qu'il ne soit pas élu, son score est remarquable. Par la suite, Malcolm de Chazal ne sera plus candidat à des élections mais il restera un ardent défenseur du projet d'indépendance et restera proche du Parti Travailliste. Le bilan qu'il tire de son expérience politique est, d'ailleurs, positive, ainsi qu'il l'écrit dans l'une de ses chroniques de presse intitulée « Le poète et le peuple » : « J'en sors magnifié, glorifié en moi-même. Le peuple et l'artiste sont faits pour se comprendre. Car le peuple est artiste et l'artiste est peuple. [...] L'auteur de Petrusmok, cette fois, a pris contact avec le peuple de Petrusmok. [...] J'ai mis de la poésie dans la politique. » (Le Mauricien, 16 mars 1959).

Une chose, en tout cas, est certaine : Malcolm de Chazal se sentait avant tout mauricien et ne se reconnaissait pas dans les compartiments sociaux de l'île et leur étanchéité basée sur la couleur et la race. Il reprochait au groupe social dont il était issu une étroitesse d'âme et d'esprit et, à l'île, comme il l'évoque dans l'avant-propos de Petrusmok, de « cultiver la canne à sucre et les préjugés ». Ce groupe lui renvoyait un profond mépris et Chazal fut même physiquement agressé à une ou deux reprises en raison de son franc-parler. Chazal se sentait « nègre-blanc » et en retirait probablement plus une satisfaction et une joie intérieures qu'une souffrance. Lorsque Léopold Sedar Senghor lui dit lors de leur première rencontre sur la plage du Morne dans le sud-ouest de l'île en 1973 : « La première fois que j'ai lu Sens-Plastique, votre chef-d'œuvre, j'ai cru que vous aviez du sang noir », Chazal répond en souriant : « Rien ne pouvait me faire autant plaisir. L'Art s'est réfugié, est revenu à ses sources : en Afrique et en Inde ».

Malcolm de Chazal s'attendait-il à une reconnaissance quelconque, nationale ou internationale ? Lorsque les autorités britanniques locales lui offrent au nom de la Reine d'Angleterre une décoration (l'Order of the British Empire), il l'accepte dans un premier temps, puis la refuse publiquement. La question est relancée par le Président Senghor lorsque celui-ci exprime en 1976 son regret que « le prix Nobel ait oublié Chazal ». Malcolm de Chazal espérait-il le Nobel ? Il n'existe, à ce sujet, que peu d'éléments. En 1976, il exprime un refus motivé de se voir édité par l'éditeur parisien Seghers dans la collection Poètes d'aujourd'hui : « Pour la raison très simple que je ne veux donner aucune information sur ma vie à Maurice. Mon intention est de rester un mystère pour Maurice et pour le reste du monde. »

« Jamais le poète n'est plus vivant que quand il est mort. » (Malcolm de Chazal, Advance, 8 novembre 1954)

Malcolm de Chazal meurt le 1er octobre 1981. Maurice perdait alors sous sa forme charnelle son plus grand enfant de 79 ans. Mais Maurice aura beaucoup gagné à travers le cheminement spirituel et intellectuel de cet enfant : l'entrée de l'île sur la mappemonde surréaliste, le basalte et la fleur comme facteurs identitaires, l'affirmation d'une mauricianité sans réserve, la révélation de la féerie mythique insulaire omniprésente, l'humanisation des paysages, un message d'humanisme, l'importance de l'enfant et de l'enfance, une défense du tourisme comme bienfait culturel...

Qu'était Malcolm de Chazal finalement ? Un fou ? Un génie ? Un « phénomène » au sens mauricien de ce terme, à savoir quelqu'un de bizarre, de pas ordinaire, de dérangeant, voire - même - de mentalement pas très clair ? Était-ce un prophète doté d'une parole sacrée, nouvelle, salvatrice dont l'apparent surréalisme n'aurait été qu'un biais stratégique dans la recherche d'une tribune ? Était-ce un théologien soucieux d'élaborer et de communiquer au fur et à mesure les clauses d'une nouvelle « Charte du Sacré » devant redonner du Mythique au Mystique et régir des rapports harmonisés et humanisés avec un divin épuré d'artifices ?

Peut-être était-il tout cela à la fois, unifiant sa multiplicité dans une recherche inlassable de l'absolu et une poursuite tenace de son œuvre, en dépit des railleries et des commentaires sarcastiques que lui réservaient les Mauriciens criant souvent à la folie, voire à la mégalomanie ou, en désespoir, se consolant en pensant que Maurice avait peut-être trouvé son Dali !

Par un curieux hasard (Chazal dirait que cela n'existe pas), son tout dernier écrit public date du 14 janvier 1978 et est publié dans le quotidien Advance. Comme pour boucler la boucle, sa chronique porte sur l'économie et concerne la roupie mauricienne. L'article se termine ainsi : « On se croit riche, alors qu'on ne l'est pas. Qui peut nous donner une idée sur ce qu'on doit faire ? La valeur de la roupie ne peut être isolée. Elle est liée au tout qu'est l'Île Maurice. Changer le change ? Pour cela, il faudrait repenser l'Île Maurice. Nous n'y sommes pas encore. »

Était-ce une feuille de route que le poète léguait à ses compatriotes : « repenser l'Île Maurice » ? Nul doute que de là où il se trouve, à travers le nouvel intérêt grandissant manifesté depuis quelques années pour sa pensée et son œuvre, Malcolm de Chazal a encore des révélations à transmettre et des directions à dévoiler. Son Autobiographie spirituelle est, sans doute, le tout dernier texte dans lequel Chazal parle de lui ; il avait même un moment pensé intituler ces réflexions : « le poète se raconte ». Cette Autobiographie spirituelle vient utilement apporter de nouveaux éclairages sur la vie et l'œuvre de ce géant de la littérature mauricienne, ne serait-ce que par ses phrases de clôture :

« Il faut réapprendre à l'homme à voir. Et pour cela atteindre le cosmique. »

– Robert Furlong
1er août 2008

Biographie adaptée et réduite de la postface de R. Furlong, « Écrire et peindre "au-delà de soi-même": la vie et l'œuvre de Malcolm de Chazal », publiée dans L'Autobiographie spirituelle de Malcolm de Chazal (Paris: L'Harmattan, 2008, pages 75-95).

Oeuvre de Malcolm de Chazal:

     La chronologie des œuvres publiées dans une même année est respectée : le travail fait par Camille de Rauville à cet égard a été d 'une grande utilité. Là où cela s 'applique, hommage est rendu au graveur ou dessinateur ayant élaboré la vignette de couverture (abréviation : Couv.). Dans la bibliographie ci-dessous, de nombreux sous-titres (occultés des bibliographies en cours, voir même de la Bibliography of Mauritius) ont été restaurés.
     Bibliographie au 1er août 2008, élaborée pour
Île en île par Robert Furlong.
     Sauf indication contraire, les œuvres de Chazal citées ci-dessous ont été publiées à Port-Louis.

Inédits publiés au XXIe siècle:

Chroniques de presse:

Livres d'éditeurs:

Contributions à des revues:

Oeuvre picturale:

Spectacle:

Enregistrements sonores:

Chazal en DVD:

Sur Malcolm de Chazal:

ouvrages collectifs:

études:

thèses:

articles:

colloques:

Traductions:

på Dansk:

auf Deutsch:

in English:

Sites et liens sélectionnés
Liens sur Malcolm de Chazal

ailleurs sur le web:

Retour:

 
« île en île » - page d'accueil
index du site, recherche
Océan Atlantique
Antilles / Caraïbes
la Méditerranée
Océan Indien
Océan Pacifique
 
Dossier Malcolm de Chazal préparé par Robert Furlong
tous droits réservés © 2008-2010
http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/chazal.html
mise en ligne : 20 septembre 2008 ; mise à jour : 5 juin 2010