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Marie-Thérèse Colimon Hall
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Bonjour, Maman, Bonne fête, Maman !

     Ce matin, la directrice m'a interdit l'entrée de la classe. La belle histoire ! Et qu'est-ce que ça me fait de rester dehors ? Je m'en fiche et je m'en superfiche. Il fait bon sous les arbres. Tout à l'heure, quand j'aurai fini d'écrire, je m'endormirai bien paisiblement. Dormir est la chose que je préfère. Quand on dort on oublie tout. Oh ! la bonne chose que dormir ! Si je le pouvais, j'aurais dormi tout le temps, moi !

     Tu veux savoir pourquoi je suis hors de la classe ? Eh bien voilà. Dans deux jours ce sera la fête des Mères. La maîtresse a donc décidé que chaque élève écrirait une lettre à sa mère. Marrant n'est-ce pas ? D'abord il y a des enfants qui n'ont pas de mère (ça ne fait rien, elle a dit, écrivez à celle qui la remplace). D'autres ont des mamans qu'elles ne connaissent pas. Moi, par exemple.

     Alors, tandis que les autres s'appliquaient, moi, je me suis croisé les bras, et, mine de rien, j'ai piqué ma voisine, Yvanne. Cette idiote a poussé un hurlement et, comme toujours, Mademoiselle m'a crié dessus : « Encore vous, Dolcina Désilus, encore vous ! D'abord, où est votre lettre ? Ah ! vous me bravez ? Vous ne voulez pas écrire. À la direction ! Vous êtes une mauvaise élève ! »

     Naturellement, à la direction, Madame a surenchéri. Voici ce qu'elle m'a dit : « Dolcina, j'ai employé tous les moyens avec vous : douceur, sévérité, patience. J'ai fait appel à votre compréhension, à votre raison, à votre cœur. Rien. Aucun résultat ! Vous ne voulez pas rester tranquille durant les cours. Vous n'étudiez pas vos leçons. Vous ne faites pas vos devoirs. Et pourtant vous n'auriez qu'un petit effort à faire pour être la première de la classe. Vous êtes si intelligente ! » et patati, et patata ! Je n'écoutais plus. J'entendais sa voix comme un ronronnement. Et, tout en fixant la pointe de mes souliers, d'un air contrit, je pensais à tout autre chose. Je pensais à ce pays que je ne connais pas et où tu vis avec mon père, mes sœurs et frères. Je pensais à cette belle maison où vous habitez tous avec un ascenseur pour entrer chez vous. Un ascenseur ! ça doit être agréable pour s'amuser tout le temps ! C'est comme un petit train qui va de bas en haut et de haut en bas ! Et puis je la voyais, cette maison, comme si je la connaissais avec ses tapis par terre, si beaux que l'on n'ose plus marcher, avec son téléviseur où l'on peut regarder tout le temps de beaux films où jouent de magnifiques acteurs. Oh ! Quelle chose admirable que la télévision ! À la télévision, toutes les filles ont de longs cheveux et tous les garçons des torses musclés. Et ils dansent, ils chantent, ils s'embrassent ! Oh ! comme j'aimerais passer ma vie à regarder la télévision comme vous le faites, là-bas, vous autres... Ce que je voyais encore, pendant que la dame parlait sans arrêt, c'étaient mille autres choses que vous avez dans votre jolie maison, « là-bas » et qui nous manquent ici : le four électrique, le frigidaire, le water-closet hygiénique. Toutes ces choses, toutes blanches, si propres, si brillantes : on a besoin de boire du café ou de faire griller du pain : clap, on tourne un bouton. Dans le frigidaire, on a toujours des pommes et des raisins glacés. Les waters et lavabos sont en porcelaine blanche. Ce que je voyais encore dans la maison : les beaux meubles, la radio et des fleurs de toutes les couleurs, des fleurs en plastique qui sont plus belles et plus brillantes que les fleurs naturelles. Et le téléphone donc ! Ah ! le téléphone ! Quelle chose merveilleuse ! En ce moment, si j'avais un téléphone, je t'aurais parlé, je n'aurais pas besoin de t'écrire tout cela. Ah ! maman ! quelle sublime invention ! Ainsi donc, si mon papa est à son travail, toi, à la maison, tu peux causer avec lui ? Et mes petites sœurs donc ; quand tu es dehors, si tu as oublié quelque chose à la maison tu dis : « Allô, allô ! j'ai oublié ceci et cela. Et puis soyez bien sages en mon absence ». Et mes petites sœurs se disputent pour prendre l'appareil. Et elles répondent : « Allô ! allô ! oui maman, nous serons bien sages en ton absence ».

     Et puis, je te voyais, toi aussi, au milieu de tout cela. Je te voyais comme si je te connaissais et comme si je connaissais le pays où tu vis. Tu portes de belles robes avec des boutons dorés. Tu portes des souliers à semelles épaisses et des hauts talons qui font du bruit en marchant. Tu portes au poignet une grosse montre en or et aux bras beaucoup de bracelets en or et de toutes les couleurs. Tu portes une grosse chaîne à ton cou, en or aussi, avec une large médaille. Et puis, sur ta tête, tu portes une perruque de beaux cheveux blonds coiffés en un énorme chignon. Ton visage est maquillé avec des fards bleus, verts, rouges et noirs. Que tu es belle maman ! Tu fermes la porte de ta maison. Tu te mets au volant de ta machine. Et Rran ! Rran ! te voilà partie. Tu t'arrêtes au centre-d'achat. Oh ! que de belles choses tu vas acheter ! Ici, on ne va pas au centre-d'achat, on achète à manger au marché en fer et les marchandes vous injurient quand vous touchez à leurs affaires. Toi, tu choisis, là-bas, au super-market, ce que tu veux. On m'a dit qu'on vend de tout dans ces magasins-là : de la viande rouge, rouge et du pain blanc, blanc, des assiettes en porcelaine, des tasses et aussi des robes, des bas de soie, des culottes, des jouets de toutes sortes, du savon de toutes les couleurs, des parfums et même, même des automobiles. Quel pays béni, bon Dieu ! Ici, rien de tout cela ! Tiens : tu t'arrêtes au premier comptoir, tu achètes un cornet de crème à la glace. Oh ! comme elle est grosse et abondante cette crème ! oh ! oh !... Mais qu'est-ce qu'elle a à parler comme cela, la dame du comptoir ? Je l'entends et je la vois comme dans un brouillard. Ah ! ce n'est pas la dame du comptoir ! Je reconnais la voix, c'est encore Madame la Directrice. C'est vrai, je suis toujours ici, en Haïti, moi. Perdue dans mon rêve, je me croyais auprès de toi. Que dit-elle ?

     – « Dolcina, écoutez-moi bien ! Vous vous faites des illusions, ma petite ! Votre mère et votre père ne sont pas sur un lit de roses ! Ils triment dur, là-bas. Ce sont de pauvres gens qui gagnent péniblement leur vie. Ne vous imaginez pas qu'ils se la coulent douce. Votre père est un garçon d'hôtel, il doit servir sans répit les gens, soulever de gros sacs de voyage, dix fois par jour, ouvrir des portières et se tenir respectueusement devant les clients pour les laisser passer, obéir à tous leurs caprices en disant sans cesse, « yes sir », et la nuit, il se couche très tard, votre père. Votre mère n'est qu'une humble travailleuse qui va de porte en porte faire le ménage chez les gens, nettoyer chaque jour des appartements entiers, votre mère n'est pas une belle dame riche ; comprenez donc, mon enfant, que vous devez bien vous conduire, bien travailler en classe pour leur rendre un peu... Cessez de vous leurrer ».

     Que dit-elle ? Je ne l'écoute plus. Elle fait exprès, pour m'humilier, me faire de la peine. Elle croit que je ne sais pas. Elle croit que j'ignore combien la vie est douce, là-bas. Elle me prend pour une idiote. Si la vie est aussi dure qu'elle le dit, pourquoi les personnes qui rentrent ici en voyage sont-elles toujours et toutes aussi chics et élégantes ? Les dames portent de beaux pantalons et des quantités de bijoux. Leur teint est frais, pas fatigué du tout : Ah ! ah ! je trouve cela drôle pour des gens qui travaillent si durement ! Et puis, à la pension où je suis, les parents envoient tout le temps des tas de jolies choses pour leurs enfants. Il y en a qui reçoivent deux, trois paires de chaussures à la fois ; d'autres reçoivent de gros jouets, jamais des petits riens ; ce ne sont que tricycles, poupées aux cheveux soyeux, autos. Et les sacs d'école donc, et les couvre-cahiers, les plumiers de toutes les couleurs !

     Oui, oui, tu peux parler, ma vieille, je ne t'écoute pas ! Un jour, maman enverra toutes ces choses pour moi aussi. Si je ne suis pas aussi gâtée que ces enfants là, c'est parce que mon papa et ma maman rassemblent leur argent pour me faire chercher l'année prochaine. Ah ! c'est alors que tout le monde sera bien attrapé ! Quand ce sera mon tour d'aller là-bas, dans ce beau Paradis sur terre ! Oh ! plus de pension avec une dame hargneuse toujours à vous lancer à la tête des injures et des reproches : « Dolcina, voilà trois mois que vos parents n'ont pas donné signe de vie ; si je vous supporte c'est par charité chrétienne... Dolcina, rendez-vous utile, allez jeter les "fatras" pour payer le pain que vous mangez »... Finie l'école, terminés les sermons interminables de la directrice. Un bel avion m'emportera haut, haut dans le ciel. Oh ! mon Dieu ! Arrivée là-bas je vous verrai tous, m'attendant à l'aéroport. Tous réunis devant la grande auto rouge de mon papa (car sûrement mon papa possède une grosse auto rouge). Il y aura mes quatre petits frères et sœurs : Eddy, Betty, Jeff et Daisy et puis, ma tante et mon oncle, et puis mon papa, et puis toi, maman chérie. Je me précipiterai dans vos bras. Je vous reconnaîtrai tous, tout de suite, bien que je ne vous aie jamais vus. J'étais si petite quand vous êtes partis. Je n'avais que huit mois, et les autres n'étaient même pas nés, puisque c'est moi l'aînée.

     C'est grand'mère qui m'a tout raconté. J'entends encore sa voix chevrotante, bien que je ne l'aie pas vue depuis très longtemps, elle aussi :

« Tu avais huit mois, disait-elle, quand tes parents sont partis. La sécheresse battait son plein depuis des saisons et des saisons dans le village. Tout le monde mourait de faim. Les terres ne produisaient plus rien. Plus de manioc, plus de maïs, pas même du petit-mil. Il fallait parcourir de longues routes pour trouver un peu d'eau et bien souvent, en arrivant, on trouvait une mare boueuse à la place de la source. Alors, les bêtes commencèrent les premières à mourir. Pour ne pas les perdre toutes, les habitants allaient les vendre aux marchés des bourgs voisins avant qu'elles ne meurent. Mais on ne trouvait pas de bons prix pour elles parce qu'elles étaient trop maigres. Pour comble de malheur un cyclone ravagea la région. Un grand vent avec des pluies continuelles qui dégénérèrent en inondation. Avec bien d'autres, notre chaumière fut emportée. Toi et moi, nous n'eûmes la vie sauve que grâce au curé de la paroisse qui nous a tirées du courant. L'eau nous avait surprises au milieu de notre sommeil, elle avait renversé la maison et nous emportait. Je ne sais par quel instinct je t'ai enveloppée dans les hardes et prise sur ma poitrine. Mais l'eau était plus forte ; j'ai vu le moment où elle t'arracherait de mes bras. Je te tenais le plus fort que je pouvais. Mais nous roulions toutes deux dans le flot jaunâtre du torrent. Je ne sais pas comment nous échappâmes à la mort ce jour-là. Le Père Yves nous a tendu une perche que j'ai prise d'une main en te serrant de l'autre. Notre maison détruite, tout ce que nous possédions disparu, c'est au presbytère que nous trouvâmes asile avec une foule d'autres sinistrés comme nous. C'est là que tes parents sont venus nous rejoindre. Depuis ta naissance, ils étaient partis tous les deux essayer de trouver du travail en ville. Ta mère avait pu se placer dans une famille comme cuisinière, mais ton père n'avait rien trouvé de stable, faisant ça et là de petits djobs. Il n'y a pas grand'chose à faire à Port-de-Paix. Ils passèrent deux ou trois jours avec nous ; ton père nous reconstruisit hâtivement une "ajoupa" avec l'aide de quelques amis et nous pûmes ainsi rentrer chez nous, à la campagne. Notre misère était extrême. Pour subsister, nous faisions bouillir des feuilles, des racines ; de temps en temps, il y avait des distributions de lait, de farine et de "bulgur" envoyés par le Secours Catholique. Quand on recevait ces aliments, c'étaient les bons jours, mais ils s'épuisaient vite, car nous n'étions pas seules dans la maison : une de mes autres filles, sans abri, nous avait rejointes avec ses trois enfants ; il y avait aussi la cousine Saintamise dont la tête était dérangée depuis le cyclone car elle avait tout perdu et n'avait aucune nouvelle de ses enfants habitant la capitale. Il y avait l'oncle Aparis, vieux et malade, toujours grelottant de fièvre sur une natte au fond de sa case. Il fallait partager avec tout ce monde. Dans ces conditions, les provisions ne duraient guère. »

« Un jour, grande nouvelle : Mon beau-fils, ton père, est venu m'apprendre qu'il avait trouvé un bateau pour aller "Là-bas" dans les pays étrangers, avec ta mère. Il venait me demander l'autorisation de faire affaire avec notre terre, "Lan cirouelles", notre dernier bien. Comment refuser ? Sans cela ils n'auraient pas pu partir. Je signai d'une croix le papier qu'il me présentait. Le lendemain il pouvait toucher 300 gourdes, prix exact réclamé pour le passage des deux jusqu'au "pays l'aut'bô" où ils allaient chercher la subsistance. »

« Ils partirent sur un petit canot avec beaucoup d'autres. Il y avait beaucoup de mer à traverser. Ce n'est que deux ans après que je reçus pour la première fois de leurs nouvelles. Pendant ces deux années j'avais vécu dans des transes, car de temps en temps on venait raconter qu'un canot avait coulé ou bien que les blancs avaient arrêté tous les passagers à peine débarqués. Bref, je reçus donc de leurs nouvelles. Un Haïtien qui vivait là-bas monta jusqu'ici pour me voir. Ils m'envoyaient de l'argent, beaucoup d'argent : 400 gourdes ! Oh ! mes amis ! quelle fête ! Quatre cents gourdes d'un seul coup ! Voilà ce que ton père et ta mère envoyaient, Dol chérie. Pendant longtemps, nous pûmes manger et vivre à l'aise. Puis, je recommençai à attendre. Ils ne pouvaient pas envoyer l'argent souvent car ils devaient prendre des précautions pour pouvoir rester là-bas, leurs papiers n'étant pas conformes. Et puis, on m'a expliqué que là où ils vivaient, sur une petite terre, il leur fallait traverser la mer, chaque fois qu'ils auraient voulu m'expédier un chèque ou une lettre recommandée. Alors, ils étaient obligés d'attendre le voyage en Haïti d'une personne sûre pour nous faire avoir ici de quoi vivre. Un jour, après cinq ou six ans d'absence, ils nous expédient leur photo avec les quatre autres enfants qu'ils avaient eus là-bas. Cette photo, tiens, la voici, nous montre vraiment qu'ils sont à l'aise, maintenant, Agué ! agué ! gadé pitites mouin non ! C'est cette belle dame qui est ta maman, et ce monsieur au veston croisé, c'est ton père. Dolcina ! Voilà ce que "l'aut'bô" a fait pour eux, Agué ! On peut dire qu'il existe de bons pays sur la terre ! »

     Ainsi parlait ma grand'mère en s'essuyant ses larmes du pan de sa robe. Et moi, je dévorais des yeux vos visages que je voyais pour la première fois. Quoi, moi, Dolcina, la petite paysanne aux pieds nus qui ramassait du bois mort aux côtés de sa grand'mère en haillons, j'avais des parents si bien habillés ! de si jolis petits frères et sœurs ! Ce fut pour moi une découverte et une grande joie. Joie qui se dédoubla lorsqu'une lettre arriva, une autre fois, avec l'argent. Par cette lettre, mon père ordonnait à grand'mère de me préparer pour entrer à Port-au-Prince. Oh ! je suffoquais de bonheur, ce jour-là. J'avais sept ans, alors ! Je ne comprenais pas pourquoi ma grand'mère pleurait tellement et poussait des cris comme si j'étais morte ! Mais oui, je l'aimais bien. C'est elle qui avait pris soin de moi depuis ma naissance jusqu'à ce jour. Mais tout de même elle n'était pas ma maman, et puis elle devait bien se rendre compte que je ne pouvais passer ma vie dans ces bois, dans une maisonnette couverte de paille, alors que toute ma famille connaissait les plus grandes jouissances, là-bas, de l'autre côté de l'Océan ! Ma grand'mère pleurait et moi je sautais de joie car je savais que ce séjour à la capitale ne serait qu'une étape. C'est à la capitale qu'on va à l'école pendant quelque temps, on apprend à lire, on apprend à se débrouiller dans les langues des blancs : français, anglais, on achète son passeport, on va à l'ambassade et puis ouste ! vos parents vous envoient un ticket d'avion et vous voilà parti ! Oh ! Seigneur ! le jour où je me verrai à l'aéroport, mes valises aux bras, quel jour extraordinaire ce sera ! Ah ! jouir ! jouir aussi comme vous des délices de ce pays de rêve !

     Je suis donc venue, ici, à Port-au-Prince, sur l'ordre de mon père. J'ai été placée en pension. Je suis déjà devenue une autre personne. Qui reconnaîtrait la petite Dolcina aux pieds nus de Bombardopolis ? Qui donc ? Pas même ma grand'mère, si elle venait par ici. D'ailleurs, moi aussi je ne la reconnaîtrais pas. Depuis ces sept ans, je ne l'ai jamais revue. Je ne sais même pas si elle vit encore. Je ne peux pas lui écrire : elle ne sait pas lire. Et je ne suis jamais retournée là-bas, dans le Nord'Ouest : papa avait écrit à la directrice de la pension pour lui interdire de m'envoyer au village, même pendant les vacances. Oh ! je sais bien pourquoi ! Dites donc : Je suis Haïtienne dans mon pays oui ! Il y a tant de méchantes gens chez nous. En me revoyant si changée et embellie avec mes beaux souliers aux pieds et mes belles robes, qui sait le mal qu'on m'aurait fait ? Madame la directrice pense que c'est parce que, si je vais en milieu rural pour trois mois, je perdrai tout le français que j'ai appris et toutes mes belles manières, je redeviendrai « mornière », a-t-elle dit. Mais moi, je sais pourquoi, je le sais mieux qu'elle, cette dame. Elle ne sait pas ce qui se passe. Il y avait une petite fille de chez nous qui était entrée à la campagne après avoir obtenu son certificat à la ville. Eh bien ! j'avais six ans alors, mais je me rappelle très bien ce qui s'est passé : à peine était-elle arrivée, on lui a fait du tort, par jalousie, tout simplement ; elle était devenue folle, comme une bête enragée, et il avait fallu l'attacher avec des cordes. Alors, je ne veux pas que des histoires comme cela m'arrivent. Cela ne fait rien si je ne vois pas ma grand'mère. Et puis, qu'irais-je chercher « en dehors » ? Mais il n'y a rien « en dehors » ! On y vit comme des animaux. Pas de cinémas. Pas de magasins. Pas d'automobiles ! Ici, au moins, à Port-au-Prince, on a une idée de ce qu'on va trouver là-bas ! Oh là-bas ! Rien qu'à écrire ce mot je me sens bouleversée !

     Oh ! maman chérie ! cela fait sept ans ! Désira, man Dédée ! cela fait sept ans que je pourris dans cet exil, loin de tous les miens, ceux d'ici comme ceux de là-bas. Sept ans que j'attends impatiemment votre appel. Je ne veux pas croire que vous m'avez oubliée. Ne suis-je pas votre enfant comme les quatre autres ? Je n'en peux plus d'attendre le moment où j'irai vous rejoindre tous. Je n'aspire qu'à cela, je ne vis que pour cet instant. Je vais bientôt avoir quinze ans. Et je me sens sur le point de haïr tout le monde à cause de cette attente interminable.

     Je hais déjà mes petits frères et sœurs qui ont volé ma place auprès de vous et qui sont nés, et qui vivent, sur cette terre bénie de « là-bas ».

     Je hais cette directrice d'école, ces maîtresses qui veulent me forcer à travailler, alors que ma pensée est bien loin de la salle de classe.

     Je hais ces compagnes d'études qui ont un père et une mère vivant à côté d'elles.

     Oh ! comme il doit être doux de recevoir des taloches des mains de son père !

     Oh ! maman Désira, je vais avoir quinze ans et je n'ai pas connu les baisers de ma mère. Je ne sais pas comment sont faits les visages de mon père et de ma mère.

     J'ai envie de me montrer dure et méchante ! J'ai envie de déchirer, de détruire et de mordre.

     Et cependant, puisque c'en est le jour, et pour obéir à l'ordre qui m'a été donné, pour faire comme tout le monde, à toi que je ne connais pas, à toi qui ne m'a jamais écrit, à toi qui vis « là-bas », de l'autre côté de l'océan, tandis que je me trouve ici, toute seule, au milieu d'étrangers qui ne m'aiment pas, à toi donc qui sembles m'avoir abandonnée, je dis, puisqu'il faut le dire :

                         « Bonjour, Maman ! Bonne fête, Maman ! »

Ta fille chérie

Dolcina

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« Bonjour, Maman, Bonne fête, Maman ! » est une nouvelle tirée du recueil Le Chant des sirènes de Marie-Thérèse Colimon-Hall, publié pour la première fois aux éditions du Soleil à Port-au-Prince en 1979, pages 137-145. Avec un accompagnement pédagogique (et deux points d'exclamation, « Bonjour, Maman ! Bonne fête, Maman ! »), la nouvelle a été republiée dans Diversité: La nouvelle francophone (éds. James Gaasch and Valérie Budig-Markin, Boston: Houghton Mifflin, 1995, pages 22-29 et dans la 2e edition, 2000, pages 11-21).
La nouvelle est reproduite sur Île en île avec la permission des ayants droit de la famille Colimon Hall.

tous droits réservés
© 1979 Marie-Thérèse Colimon Hall

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mise en ligne : 29 novembre 2005