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Démesvar Delorme
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Démesvar Delorme
photo des archives du CIDIHCA, D.R.

Démesvar Delorme est né au Cap Haïtien le 10 février 1831. Il est mort à Paris le 26 décembre 1901. Successivement professeur, journaliste, homme politique, ministre, écrivain, il fut toute sa vie au service d'une certaine idée d'Haïti, qu'il défendit dans ses écrits: il revendiqua pour son pays la nécessité d'accéder à une modernité politique, sociale et économique, mais fut sans cesse en butte à des persécutions, entraînées bien souvent par les intérêts particuliers et partisans de ses adversaires. Toute son œuvre est tournée vers la question de la déchirure interne à la société haïtienne, ainsi que la place du mal dans l'action politique, imprimée par l'usage de la force, par opposition à une figure qui est celle de la réflexion et de la constitution du politique comme d'une science. On peut aisément reprendre pour son compte ce qu'il écrivait de Cicéron dans Les Théoriciens au pouvoir: «il avait consacré sa vie entière à une idée fixe: celle de remplacer le règne de la force par le pouvoir de la raison» (376), ce que l'adage cedant arma togae, que reprend Delorme, fait résonner tout au long de l'histoire troublée d'Haïti.

Son esprit d'ouverture se déclare dès ses études secondaires. Il se manifeste par un intérêt soutenu pour les humanités classiques mais aussi pour les écrivains romantiques français contemporains et leurs parti pris politiques. Il voue dès son adolescence une admiration soutenue à Lamartine, notamment.

En 1859, à la chute de l'empereur Faustin 1er, Delorme fonde un journal, L'Avenir. Il y défend une conception libérale de la république, alors dirigée par le président Geffrard (1859-1867), que les autorités n'entendent pas accepter. L'Avenir est interdit. Delorme envoie alors la collection complète du journal à Victor Hugo, alors exilé, qui lui répond: «Vous êtes comme votre éloquent compatriote, M. Heurtelou, de ces hommes qui honorent leur race, vous prouvez que sous la peau du Noir, l'âme peut être lumineuse; la clarté est en vous» (cité par Berrou et Pompilus [*]). Delorme se lance alors dans l'action politique et en 1862, il est élu député du Cap. Il se range aux côtés de l'opposition libérale. Mais la chambre est dissoute en 1863. Il rentre au Cap, se marie, délaisse la politique et se tourne vers les études littéraires. Il tient un salon reconnu. Mais en 1865, lors du soulèvement du Cap, il se range aux côtés de Salnave, pour qui il rédige les bulletins du soulèvement. Après cinq mois de lutte, l'échec du soulèvement est patent. Il part en exil en Belgique et ne revient en Haïti qu'à la chute de Geffrard, en 1867. Salnave est alors élu président. Delorme fait partie du ministère, constitué dans une atmosphère tendue et dans un climat quasi insurrectionnel, la légitimité de Salnave n'étant pas d'emblée reconnue. Le pays est secoué par des prises d'armes de Cacos et de Piquets. Delorme occupera successivement et cumulativement plusieurs portefeuilles: les relations extérieures, l'instruction publique et les cultes, l'intérieur, l'agriculture, la guerre, la marine. Il administre le pays, tandis que Salnave parcourt le pays en tentant de contenir les soulèvements. En 1867, Delorme devient suspect au président qui l'envoie ministre résident à Londres, et qui le révoque brutalement avant son arrivée à son poste. C'est dans ce temps d'exil qu'il commence à rédiger son œuvre. Il débute par un pamphlet, où il s'en prend directement au président Salnave, pamphlet dans lequel il dénonce l'absence de réel projet politique et de société des élites politiques haïtiennes: La reconnaissance du général Salnave, en 1868. Les désordres qui secouent le pays lui donnent largement raison: en 1869, Salnave est sommairement fusillé sur les ruines du Palais national. Ses successeurs (Nissage Saget, 1870-1874, puis Michel Domingue, 1874-1876) tentent de rétablir un ordre monétaire et économique par des moyens que conteste Delorme (mesures de déflation, construction d'un chemin de fer entre Port-au-Prince et Saint-Marc).

Delorme s'installe à Paris où il fréquente Hugo, Dumas, Lamartine, Taine, et publie entre 1870 et 1877 plusieurs ouvrages majeurs: Les théoriciens au pouvoir (1870), Francesca (roman, 1872), Réflexions diverses sur Haïti (1873), Les Paisibles (pamphlet, 1874) et Le Damné (roman, 1877).

Il rentre en Haïti et est de nouveau élu en 1878 député au Cap. Le président Lysius Salomon (1879-1888) le fait jeter en prison, et il est sommairement condamné à mort. Il est cependant gracié et rendu à la vie publique. En 1884, il est directeur du Moniteur, le grand quotidien de Port-au-Prince. Il y fait paraître en feuilleton un troisième roman, L'Albanaise (1884-1885). C'est sous Florvil Hyppolyte (1889-1896) qu'il sera à nouveau chargé de missions diplomatiques en Europe, particulièrement à Berlin et au Vatican, en 1891 et 1893. Il ne reviendra que quelques mois en Haïti, en 1901, avant de revenir mourir à Paris, la même année. Anténor Firmin, alors ministre plénipotentiaire à Paris, prononcera son éloge funèbre.

L'œuvre littéraire de Delorme est diversement appréciée: il est d'usage de dénoncer le caractère exotique de Francesca, du Damné, dont l'action se déroule pendant les guerres européennes de la fin du XVe et du début du XVIe siècles, et de reprocher à l'auteur de ne pas avoir inscrit la réalité haïtienne dans son œuvre littéraire. Mais Delorme se pensait avant tout comme écrivain, et visait une universalité que la posture romantique rendait possible. Mais en même temps, il faut relever que ces romans mettent en scène les périodes de constitution d'espaces nationaux en cours d'unification en Europe, et les problématiques dont ils traitent ne sont guère éloignées des soucis majeurs de l'espace haïtien. Il y est essentiellement question de la déliaison, et du mal, provoqués par l'incapacité à penser rationnellement les contacts de cultures. Ils témoignent d'une vision pessimiste de cette prospérité du mal, accomplie dans le fracas des armes.

C'est dans son œuvre d'essayiste que l'inscription haïtienne est très clairement marquée. Elle l'est de manière particulièrement subtile dans Les théoriciens au pouvoir, paru en 1870. Ce fort volume (732 pages), somme politique, idéologique et littéraire, met en scène des conversations dans la campagne haïtienne entre deux jeunes hommes: dans de longues conversations, tournées comme des audiences – au sens haïtien du terme – ils examinent le rôle et l'action politique positive d'une lignée d'hommes de lettres, de Périclès à Lamartine. Delorme défend l'idée que les littérateurs sont les mieux placés pour défendre la démocratie la plus éclairée et surtout la plus efficace. Au fur et à mesure que se déroulent les arguments des deux interlocuteurs, le lecteur assiste à une inscription de ces conversations dans le paysage haïtien. Cette inscription a pour pivot central la description de la Voûte à Minguettes, par laquelle Delorme se réapproprie la profondeur temporelle haïtienne: les deux hommes s'avancent dans la grotte vers la trouée de lumière, enfoncés jusqu'aux genoux dans le guano accumulé depuis trois siècles, et posent leur regard sur l'ancien autel taïno: «Ces tas de pierres, la forme l'indique, c'étaient les autels des Caraïbes. Là s'agenouillaient les prêtres, suivis des caciques, les rois légendaires de ces forêts. Derrière eux se pressait la foule des fidèles, pieuse et docile, remplissant de ses cantiques ces voûtes solitaires qui n'entendent plus depuis trois cents ans que le cri de l'oiseau qui les traverse» (389). C'est à partir de ce silence, la trace de l'extermination originelle, que Delorme repense l'émergence du phénomène haïtien, dans ses déclinaisons tout à la fois réelles, imaginaires et symboliques. Il traite ainsi du vaudou comme d'une religion à l'origine d'une société possible et non comme d'une pratique dégradée et dégradante. Toute une série de notations, de descriptions subtiles et attentives, témoignent de cette volonté d'inscrire la réalité paysanne dans le champ de la littérature.

Dans La Misère au sein des richesses, Delorme rappelle, chiffres à l'appui, combien le pays était riche, sous la colonie, mais aussi combien la défaillance morale, l'incurie, les prébendes, l'incitation au mal politique, après l'Indépendance, ont ruiné les familles, abîmé les paysages et réduit les cadres mentaux propices au développement. Il décrit de façon saisissante le règne de Faustin 1er comme un régime totalitaire avant la lettre, caractérisé par «un silence effaré», «un ordre muet, né de la stupeur». Ce silence a accentué, pour Delorme, le repli sur soi des différents groupes sociaux, et empêché l'émergence d'un véritable projet de société intégrateur, tandis que se développait, sous Geffrard puis sous Salnave, un discours politique caractérisé par l'emphase et la grandiloquence. Il décrit son pays comme enfoncé dans la déshérence et dont l'improductivité est considérée comme un signal pour les puissances colonisatrices, notamment les États-Unis, où le sort des Noirs est pitoyable. Il prédit un avenir sombre si le pays est annexé: «Si jamais, Haïtiens, vous perdez votre nationalité, ce dont Dieu vous garde! vous n'aurez pas chez vous le droit de parler en hommes» (123). Il montre combien, pour les occidentaux, «la raison est circonscrite dans le préjugé» (127), et combien désormais les intellectuels haïtiens doivent faire effort pour redonner à leur pays un rang élevé dans le concert des nations. C'est sans doute ce dont sauront se souvenir des penseurs et des hommes d'action comme Firmin, ou, plus tard, Dantès Bellegarde.

– Yves Chemla

(Voir F. Raphaël Berrou et Pradel Pompilus, Histoire de la littérature haïtienne illustrée par les textes. Tome 1. Paris: Ed. Caraïbes, 1975, p. 545.)

Oeuvres principales:

Essais:

Romans:

Pamphlets:

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mise en ligne : 13 décembre 2003 ; mise à jour : 9 novembre 2007