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René Depestre
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René Depestre
René Depestre
photo prise à Limoges © 2004 Kathleen Gyssels
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Chronologie de René Depestre

par Léon-François Hoffmann

 

 

Cette chronologie a été réalisée à partir de nombreuses études critiques et d'interviews de René Depestre dont les principales sont recensées dans la bibliographie, ainsi que de nombreux articles autobiographiques du poète.

Depestre a bien voulu me recevoir à Lézignan-Corbières afin de revoir et compléter le présent travail. Je lui en suis profondément reconnaissant.

– L.-F. Hoffmann

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1926

Naissance le 29 août, rue Vallières à Jacmel, petite ville du sud d'Haïti, dans une famille modeste, de René Depestre, fils de Luc Depestre, préparateur en pharmacie, puis employé des douanes, et de Déjanira Oriol, son épouse. Il serait, semble-t-il, le lointain descendant d'un planteur flamand, le comte de Pestre, et d'une esclave africaine.

Il est le cadet de cinq enfants. Un de ses frères, Roger, émigrera au Venezuela, ses deux sœurs Raymonde et Luce, au Canada (sa nièce Michaëlle Jean, arrivée au Québec en 1986, sera nommée gouverneur général du Canada par la reine Élizabeth II en 2005 ; elle occupera le poste pendant cinq ans) ; un dernier frère, Maurice, restera en Haïti.

Depuis ses premiers jusqu'à ses derniers poèmes, sa petite ville natale inspirera Depestre :

«  Chaque fois que je prends la plume, je suis aussitôt projeté dans un matin jacmélien frémissant de lumière et de chants d'oiseaux. »
     (Parler de Jacmel, p. 498.) [1]

Il fait ses études primaires chez les Frères de l'Instruction chrétienne. Le seul livre qui se trouvait chez les Depestre était Tout en un, une encyclopédie illustrée parue en 1921 chez Hachette.

« Après la mort de mon père, ma mère me l'a donnée. Je n'avais pas encore dix ans. Je l'ai gardée pendant longtemps et je crois bien que c'est cette encyclopédie des connaissances humaines [...] qui m'a donné le goût de la lecture et de l'écriture. »
     (Chanda, Tirthankar, « La bibliothèque de René Depestre ».)

1930-1933

La famille s'installe à la campagne proche de Jacmel, ce qui permet à Depestre de s'initier aux travaux et aux jours de la vie paysanne.

Bien que chrétienne, la mère l'emmène assister et participer à des cérémonies vaudou :

« Ma mère nous amenait chaque année dans des cérémonies qui se déroulaient dans les campagnes de Jacmel. Je connaissais le vaudou du dedans et les dieux m'étaient familiers. Mais j'avais une distance esthétique par rapport aux dieux. Ces dieux-là constituent une forme d'expression des racines mêmes d'Haïti. [...] Je n'ai pas trouvé déplacé le recours au sacré vaudou, étant moi-même très éloigné de toutes formes de religion. Je suis areligieux. »
     (Dominique Batraville, « Les quatre vérités de l'écrivain René Depestre ».)

1936

À la mort de son père, Depestre quitte sa mère, ses frères et ses sœurs pour aller vivre quelque temps chez sa grand-mère maternelle Célia Leblanc, veuve du « général » Solon Oriol, ancien guérilléro jadis fusillé par les soldats du gouvernement. Elle le place comme apprenti chez son oncle Gaston Oriol, tailleur ; Depestre y apprendra la coupe et la couture.

Avec ses cinq enfants, sa mère qui avait, selon Depestre, son cadet, « l'art d'une conteuse née » en créole, s'installe à Port-au-Prince en marge du bidonville de La Saline ; elle y exerce son métier de couturière.

« Sous nos toits son aiguille tendait
Des pièges fantastiques à la faim... »
     (La Machine Singer, p. 378.)

Pendant ce temps, Depestre poursuit ses études secondaires au lycée Pinchinat à Jacmel.

1937-1940

Chaque été, Depestre passe les grandes vacances chez son oncle maternel Wilfried Oriol à Meyer, lieu de villégiature non loin de Jacmel. Sa première aventure amoureuse s'y déroule avec sa cousine Éline.

1941

Depestre rejoint sa mère et ses frères dans la capitale et y poursuit ses études secondaires. La famille déménagera souvent, toujours dans des quartiers modestes : Tête-Bœuf, Bas-Peu-de-Chose, Bourdon, etc., où Depestre découvre de nouveaux aspects du drame haïtien.

Son professeur d'anglais est l'Américain Dewitt Peters, qui fondera le Centre d'Art en 1944 à Port-au-Prince grâce auquel les peintres populaires haïtiens seront connus dans le monde entier.

1942

Élève de troisième, il fait la connaissance du poète cubain Nicolás Guillén, invité à Port-au- Prince par Jacques Roumain, qui vient parler et réciter ses vers dans la classe de Depestre ; c'est le début d'une amitié qui durera jusqu'à la rupture de Depestre avec le castrofidélisme.

1943

Brève crise mystique : il songe à entrer chez les pères du Saint-Esprit ; il fréquente pendant un an le Grand séminaire de Port-au-Prince et y étudie le latin.

Rencontre fortuite avec Jacques Roumain, qui lui révèle les grands écrivains français et américains ; il suivra l'enterrement l'année suivante de ce « "contemporain capital" pour la génération de garçons tout feu tout flamme que nous étions. »

Depestre assiste au cinéma Paramount à la conférence d'Alejo Carpentier, qui deviendra plus tard son ami, sur le réel merveilleux américain

André Bistouri, avocat progressiste membre de l'équipe du quotidien d'opposition La Nation, initie Depestre à la pensée marxiste. Mais c'est surtout dans les romans de Malraux et de Gorki ainsi que dans les poèmes d'Éluard et d'Aragon qu'il puisera les premiers éléments de son idéologie.

1944

Il assiste au séminaire dirigé par Aimé Césaire, invité à Port-au-Prince par Pierre Mabille représentant de la France libre en Haïti.

« Je chante Aimé Césaire : je ris, je danse de joie
Pour l'homme entêté de racines et de justice... »
     (Un chant pour Aimé Césaire, p. 375.)

1945

Depestre réussit à réunir par souscription les cent cinquante dollars de subvention que l'Imprimerie nationale exige pour publier Étincelles, son premier recueil de poésie, « essai lyrique mûri sur les bancs du lycée Pétion », préfacé par le romancier Édris Saint-Amand.

« Me voici
Citoyen des Antilles [...]
Me voici
fils de l'Afrique lointaine [...]
Me voici
nègre aux vastes espoirs [...]
Me voici
Adolescent du petit avant-jour »
     (Me voici, p. 25.)

Ses premiers poèmes sont favorablement reçus par Jean Price-Mars, l'intellectuel haïtien le plus influent de son temps.

« Quand j'ai publié mes premiers poèmes, qui étaient des poèmes plutôt libertaires, contestataires [...] Price-Mars m'a protégé, reçu, aidé. Il m'a défendu. »
     (Jean-Luc Bonniol, « Entretien avec René Depestre », p. 34.)

Étincelles remporte un succès considérable et rapporte à Depestre assez d'argent pour lui permettre de fonder, avec ses amis Théodore Baker, Jacques Stephen Alexis, Laurore Saint- Juste, Gérald Bloncourt et Gérard Chenet l'hebdomadaire La Ruche (1945-46) dont il est le rédacteur en chef. La revue y prône le surréalisme et appelle le peuple à réagir face à la dictature du président Élie Lescot.

Les jeunes groupés autour de La Ruche affirment leurs convictions avec la passion et le sérieux propres à leur âge. Dans un texte intitulé Testament avant de vivre, signé par Jacques Alexis, Roger Anglade, René Depestre, Roger Gaillard et Yves Pierre, ils précisent que

« Dans leur ligne de conduite philosophique, politique et sociale, ils suivront les principes du marxisme-léninisme-stalinisme. »

En outre,

« Ils prennent solennellement l'engagement d'exiger à leur mort que le protocole de leurs funérailles soit fixé [...] avec consultation de l'organisme qu'ils considèrent comme dans leur ligne philosophique, politique et sociale. »
     (Tapuscrit inédit aimablement communiqué par monsieur Gérald Bloncourt.)

Jacques-Stephen Alexis fait ses premières armes dans une chronique de La Ruche qu'il signe « Jacques La Colère. »

En décembre, le gouvernement fait saisir le numéro spécial de 1945 consacré au surréalisme et à André Breton qui venait de prononcer des conférences à Port-au-Prince et y avait lu des poèmes de Depestre. « Cette rencontre, écrit Depestre, aura été décisive dans ma vie. »

« André Breton est de ces intelligences dont les convictions antifascistes ont dépassé les frontières de la France [...] Le surréalisme est la négation absolue des valeurs vermoulues auxquelles s'attachent avec opiniâtreté les écrivains réactionnaires. »
     (« Bienvenue au grand surréaliste André Breton », La Ruche, 7 décembre 1945.)

Interdit par les autorités, l'hebdomadaire ne reparut qu'en février suivant, à la chute du gouvernement de Lescot.

1946

Accusés de menées subversives, Depestre et Baker sont arrêtés le 5 janvier et emprisonnés au quartier général de la police. Cependant, devant l'agitation montante de la rue, ils sont relâchés le lendemain.

« La prison cette nuit vibre de mes vingt ans. »
     (Cellule no. 1, p. 48.)

Du 7 au 11 janvier : insurrection antigouvernementale. André Breton et Pierre Mabille ainsi que Gérald Bloncourt sont expulsés du pays.

Depestre participe à la création du second parti socialiste populaire (PSP), d'inspiration marxiste, après avoir fait partie des dirigeants du mouvement étudiant révolutionnaire qui, avec le succès de la grève générale, parvient à renverser le président Lescot. Le PSP sera interdit en 1948 par le gouvernement de Dumarsais Estimé.

Une junte militaire prend le pouvoir. Depestre est de nouveau arrêté et passera une dizaine de jours au pénitencier national. Devant les manifestations de protestations de la rue, il est relâché. C'est en prison que Depestre commence à composer son deuxième recueil, Gerbe de sang.

« À l'époque, j'étais incapable d'écrire une page de prose, sans doute cela était dû à un préjugé, et peut- être aussi avais-je le sentiment que je n'avais pas suffisamment lu. »
     (Jean Jonassaint, Le pouvoir des mots..., p. 188.)

Dans son interview à Adoración Elvira Rodriguez et Joëlle Guatelli-Tedeschi Depestre précise : « avant d'être un révolutionnaire, j'avais été un rebelle, disciple de Rimbaud et de Lautréamont. »

En juin, La Ruche cesse définitivement de paraître.

Le 16 août, le candidat de Depestre, Dumarsais Estimé, bat Louis Déjoie pour la présidence de la République.

Voulant sans doute se débarrasser d'un partisan trop intransigeant, le nouveau pouvoir accorde à René Depestre une bourse d'études pour la France.

Jacques-Stephen Alexis était déjà boursier à Paris et Gérald Bloncourt s'y était réfugié. Pour ces jeunes gens « c'était un interminable exil qui commençait » (Bonjour et adieu à la négritude, p. 215.)

1946-1950

Depestre prend l'avion pour New York et le bateau pour Cherbourg. Il arrive à Paris à l'automne, accueilli à la gare par Aimé Césaire, alors député communiste, qui l'amène directement au siège du Parti.

Il rejoint à Paris Gérald Bloncourt et partage quelques semaines avec Jacques Stephen Alexis, qui l'y avait précédé un mois auparavant, une modeste chambre d'hôtel rue Joubert.

Il fréquente aussi son compatriote Francis-Joachim Roy, futur auteur du roman Les Chiens (1961), ainsi que les intellectuels groupés autour de la revue Présence africaine.

Accueilli au pavillon de Cuba de la cité universitaire, Depestre poursuit les études de médecine que sa mère souhaitait le voir entreprendre. Il les abandonne rapidement pour se tourner vers les lettres à la Sorbonne et les sciences politiques à Sciences-Po, jusqu'à son expulsion de France en 1950.

Il s'inscrit au Parti communiste français et compose des poèmes à la gloire du Parti, de Maurice Thorez, de Staline.

1947

Envoyé par la Fédération mondiale de la Jeunesse démocratique, Depestre participe à Prague au Festival international des étudiants et de la jeunesse, puis s'engage dans une brigade de travailleurs volontaires qui construisent une voie ferrée entre Samac et Sarajevo en Yougoslavie. Il y rencontre Tito.

1948

Depestre rejoint les rangs du Groupe des jeunes poètes créé à l'initiative d'Elsa Triolet, et fréquente de nombreux membres de l'intelligentsia française.

1949

Il rencontre à la Sorbonne une étudiante de dix-huit ans, « belle et timide », Edith Gombos, française d'origine hongroise qui, sous le pseudonyme d'Édith Sorel, deviendra plus tard correspondante du journal cubain Revolución.

« Pour Édith Édith diamant mien
Édith régnant sur mes roues d'or
Princesse des arcs-en-ciel
Flèche juive de la lumière
Toi que le soleil porte aux nues
À genoux dans ton souvenir
En feu de tout mon sang je chante
Cette petite lampe sur la mer. »
     (La petite lampe sur la mer, p. 135.)

Il l'épouse le 19 juillet ; ils partent en voyage de noces à Saint-Gervais-les-Bains, dans les Alpes. Édith apparaît dans ses poèmes sous le nom de Dito.

1950

Depestre participe activement aux mouvements de décolonisation en France. Après plusieurs mises en garde, il est expulsé du territoire fin novembre pour activités anticolonialistes.

Grâce à son ami le peintre Hoffmeister, ambassadeur de Tchécoslovaquie à Paris, Depestre et sa femme partent pour Prague où ils vont découvrir brutalement « l'abîme qui séparait la théorie de la réalité. »

1951

En avril, l'écrivain brésilien Jorge Amado l'engage comme secrétaire.

Sa plaquette Végétations de clarté, avec en particulier les poèmes à la louange de Staline et de Maurice Thorez, est préfacée par Aimé Césaire :

« Ce qui me paraît appartenir à René Depestre le plus précisément, c'est ce bonheur quasi constant et presque infaillible, avec lequel il opère l'intégration de l'événement le plus actuel, le plus immédiat, dans le monde poétique le plus authentique. »
     (Aimé Césaire, « Préface », Végétations de clarté, p. 9.)

En août, Depestre se rend à Berlin au Troisième Festival mondial de la jeunesse, où il revoit Nicolás Guillén.

D'origine juive, Édith est arrêtée par la police politique tchèque sous l'inculpation d'espionnage pour le compte d'Israël ; elle sera bientôt relâchée mais...

1952

Pour avoir critiqué les procès de Prague, les Depestre sont traités par la police politique d'« agents de l'ennemi impérialiste » et privés de logement et de cartes d'alimentation.

« ... je découvris dans la stupeur [...] la sinistre caricature que mettait sous mes yeux la bureaucratie tchécoslovaque. »
     (Encore une mer à traverser, p. 70.)

En mars, invités par Nicolás Guillén, les Depestre quittent Prague pour Milan, puis embarquent à Gênes sur le Francesco Morosini et rejoignent Cuba après une longue traversée.

« Avec en guise de radar l'amande des yeux de mon Dito
L'ouverture de ses bras en guise de langoureux sextant »
     (Traduit du grand large, p. 86.)

L'ambassade d'Haïti à La Havane les ayant accusés d'être des agents de Moscou, les Depestre sont arrêtés et emprisonnés par la police du dictateur Fulgencio Batista.

« Batista mit la police sur nos pas comme une fermeture éclair [...]
De peur que le peuple nous enveloppe dans les plis de sa fraternité »
     (Traduit du grand large, p. 84.)

Trois semaines plus tard ils sont expulsés vers l'Italie toujours sur le Francesco Morosini. De Gênes, ils rejoignent clandestinement la France en novembre ; ils y sont accueillis à la Maison de la pensée française par Louis Aragon et leur camarade Gérald Bloncourt.

La France et l'Italie leur ayant refusé le permis de séjour, ils restent quelque temps à Paris dans la clandestinité boulevard Malesherbes, dans l'appartement d'un cardiologue proche du PC

Expulsés de nouveau du territoire français, le Parti les envoie en Autriche, où ils séjournent un mois, le temps de participer aux travaux du Congrès mondial de la Paix.

Forcés de retourner à Prague, ils sont invités à se rendre au Chili pour organiser avec Jorge Amado le Congrès continental de la Culture. Depestre, que Pablo Neruda avait pris comme secrétaire, lui dédiera bien des années plus tard son poème La rue Pablo Neruda [à Lézignan].

« Les yeux pleins de larmes d'enfant,
La nuit, la rue Pablo Neruda raconte
L'aventure de nos rêves en morceaux. »
     (La rue Pablo Neruda, p. 459.)

Après sept mois au Chili et un bref passage par l'Argentine, les Depestre rejoignent le Brésil à l'invitation de Jorge Amado ; ils séjournent à São Paulo plus de deux ans comme professeurs de français.

« Haïtien errant je déchire
Les larmes aux yeux ma carte
D'éternel résident temporaire »
     (Le dernier degré de l'exil, p. 352.)

Tout en enseignant le français, Depestre, sous le nom de Walter Miranda, et Edith militent dans la clandestinité au Parti communiste brésilien qui donne à Depestre une formation militaire.

« J'avais un faux nom. Je rentrais dans une sorte de clandestinité et c'était très dangereux au Brésil [...]
On torturait les intellectuels de gauche. Donc, ça risquait de très mal finir pour moi. Je suis parti avant que le sol ne commence à brûler sous mes pieds. »
     (Frantz-Antoine Leconte, « René Depestre par lui-même ».)

Controverse avec Césaire à propos de la négritude, envers laquelle les marxistes comme Depestre avaient de sérieuses réserves. En 1980 il exposera son point de vue sur la négritude dans Bonjour et adieu à la négritude.

Le débat portait également sur la question d'une poésie « nationale ». Césaire, pensant que Depestre se ralliait aux thèses d'Aragon, avec qui Césaire était en désaccord, lui conseille :

« Que le poème tourne bien ou mal sur l'huile de ses gonds,
Fous-t'en, Depestre, fous-t'en, laisse dire Aragon. »

À la fin de l'année, les Depestre se rembarquent pour la France, où le permis de séjour leur est accordé grâce à l'intervention de Léopold Sédar Senghor. Ils s'installent rue Jean-Marie-Jégo, dans le XIIIe arrondissement.

Seghers publie le recueil de Depestre Traduit du grand large.

1956

Depestre séjourne au Moulin d'Andé, où il côtoie bon nombre d'écrivains français et étrangers.

Il participe en septembre au premier Congrès panafricain des écrivains et artistes noirs organisé par Présence Africaine. Il y prône une négritude non pas étroite mais universaliste.

« [Le congrès] m'a permis de mieux comprendre la diversité de l'expérience noire concernant
l'esclavage ou la colonisation, et de me rendre compte que les parcours historiques de l'Afrique et de sa diaspora ne se recoupaient pas toujours. »
     (Jasmina Šopova, Rencontre avec René Depestre, UNESCO, 2006.)

Il collabore à Présence africaine, ainsi qu'à Esprit et aux Lettres françaises. Il publie dans Les Lettres nouvelles une lettre de rupture avec le stalinisme, et le recueil de poèmes Minerai noir à Présence africaine.

1957

À la chute du gouvernement Magloire et l'élection de François Duvalier en octobre, Depestre retourne avec Edith chez sa mère dans le quartier de Bourdon à Port-au-Prince. La traversée sera longue et mouvementée : ils débarquent à Port-au-Prince le 23 décembre.

Depestre croyait à la fin de l'errance, puisqu'il emportait avec lui sa bibliothèque de quelque cinq mille livres. Mais :

« Voici mon pays garni de dents et de pointes
Pays barbelé de pied en cap, monde noir
De la rage et du rire amer des Haïtiens.
Haïti sans dimanche au bout de ses peines,
Le grand malheur à dompter, volcan endormi
Sans réveil prévu à l'horloge de ses cendres ! »
     (Haïti à la dérive, p. 437.)

Un désaccord entre deux formations d'extrême gauche, le PDP (Parti des démocrates populaires), auquel Depestre appartient, et le PEP (Parti de l'entente populaire) fondé par Jacques Stephen Alexis, sur la tactique révolutionnaire à adopter face à la candidature à la présidence l'année précédente de Louis Déjoie (soutenue par Alexis et à laquelle Depestre était hostile), donne lieu dans les colonnes du Nouvelliste à une violente polémique entre les deux hommes.

1958

En février le président François Duvalier reçoit René Depestre et lui propose le poste de responsable culturel aux Affaires étrangères.

Le poète connaissait le dictateur pour avoir jadis habité le même quartier pauvre du Bas-Peu- de-Chose. Ils avaient joué aux cartes ensemble et Depestre avait été soigné par « Papa Doc » pour une crise de paludisme.

« Ses Œuvres essentielles [...], sont illisibles. Je l'ai bien connu personnellement ; j'ai eu des conversations approfondies avec lui [...]. Il passait du coq à l'âne, c'était un sottisier ambulant. [...] C'était quelque chose d'affreux, d'insupportable. C'était pénible de parler avec lui. On avait honte d'entendre quelqu'un dire autant de stupidités en une heure de temps ! »
     (Jean-Luc Bonniol, « Entretien avec René Depestre », p. 38.)

Après quelques jours de réflexion, Depestre refuse la proposition de Duvalier et dénonce cette nouvelle dictature en Haïti. Les tontons macoutes le menacent et il passe une année en résidence surveillée par les sbires de Duvalier :

« un petit mec très triste
un peu fou
et terriblement seul
dans sa belle cage d'acier
avec la peur bleu-couteau
qu'il a chaque soir
de la liberté des autres »
     (Le pouvoir qui rend fou, p. 347.)

1959

Apprenant l'existence de la guérilla castriste, et malgré l'opposition des staliniens du groupe communiste clandestin qui tiennent son projet pour de « l'aventurisme petit-bourgeois », Depestre décide de partir pour La Havane afin de collaborer avec la révolution.

En mars, à l'invitation de son ami Guillén et du commandant Ernesto « Che » Guevara appuyée par l'ambassade cubaine, il part pour Cuba où il est accueilli par le Che. Ils s'entretiennent en français, bien que Depestre connût l'espagnol, qu'il avait étudié à Paris avec la méthode Assimil.

Il reçoit une formation de guérilléro, en préparation pour une opération révolutionnaire en Haïti destinée à s'emparer du palais présidentiel et à débarrasser le pays de Duvalier.

Duvalier le déchoit de sa nationalité haïtienne.

Pendant la vingtaine d'années qu'il passe à Cuba, Depestre s'investit dans la gestion du pays (Ministère des Relations extérieures, Éditions nationales, Conseil national de la Culture, Radio Habana-Cuba, La Casa de las Americas, comité de préparation du congrès culturel de La Havane en 1967.)

« Je vécus de nombreuses années en étroite communion avec le peuple cubain, comme un Cubain de plus, un Cubano más ! »
     (Encore une mer à traverser, p. 73.)

1960

Journaliste à Revolución et à Hoy, Depestre voyage beaucoup parallèlement à ses activités officielles (URSS, Chine, Vietnam, entre autres.)

À l'automne, Depestre est envoyé comme correspondant de Revolución à Moscou. Il y rencontre Jacques Stephen Alexis pour tenter d'unifier les deux tendances antagonistes du marxisme haïtien, tentative qui ne se réalisera pas avant 1969 avec la création du Parti unifié des communistes haïtiens (PUCH)

C'est la dernière fois que Depestre voit Alexis.

En novembre Depestre est à Shanghai, puis à Pékin où il est reçu par Mao Tsé-toung et Chou En-lai. Ni Haïti ni Cuba n'avaient d'ambassadeur en Chine et les dirigeants chinois lui demandent des éclaircissements sur la politique haïtienne et sur celle de Cuba.

1961

Alors que Depestre se trouve à Moscou, Jacques Stephen Alexis arrive à La Havane pour préparer l'invasion d'Haïti. Mais après l'échec sanglant du débarquement des patriotes dominicains pour renverser le dictateur Raphaël Léonidas Trujillo en 1959, Fidel Castro décide l'annulation du projet.

Alexis s'embarque néanmoins avec une poignée de camarades. Ils seront abattus à peine débarqués.

Depestre dédie à Alexis son poème Nouveau poème de ma patrie enchaînée (p. 272.)

En février, Mao met à la disposition de Depestre un avion militaire pour lui permettre de rejoindre Hanoï, où il restera deux mois et s'entretiendra avec le président Hô Chi Minh, qui lui dédicacera de ses poèmes.

Lors de l'invasion en avril de Playa Girón (dite Baie des Cochons) par les exilés anticastristes, il rejoint Cuba pour être mobilisé dans les milices.

Il divorce d'Édith Sorel, partie en Israël couvrir le procès d'Eichmann et que sa famille persuade de ne pas retourner à Cuba.

« Le visage baigné de larmes
Je souris à ton souvenir [...]
Adieu, ma petite fille, adieu
Aux nuits vécues sous ton soleil »
     (La dernière hirondelle, poème de fin d'amour, p. 166.)

1962

En octobre il est à Moscou, correspondant de Revolución. Lorsque la crise des fusées éclate, il rejoint Cuba où il est de nouveau mobilisé comme commissaire politique.

1963

Il épouse Nelly Compano, une jeune Cubaine dessinatrice de mode qui lui donnera deux enfants, Paul-Alain (1964) et Stéfan (1972).

« Tu es le temps qui console
Tu es le sablier de la douceur »
     (Le temps de Nelly Compano, p. 164.)

1964

Seghers publie le recueil Journal d'un animal marin. 1965

Mort de la mère de Depestre.

1967

Il est membre du comité de préparation du Congrès culturel de La Havane. Présence africaine publie son Arc-en-ciel pour l'Occident chrétien.

1968

Sa Cantate d'Octobre, hommage à Che Guevara, tombé en Bolivie le 9 octobre1967, est publiée à La Havane en édition bilingue.

1969

Depestre assiste au Festival panafricain d'Alger comme chroniqueur de presse pour le journal cubain Granma.

1971

Lors du procès et de l'incarcération de l'écrivain Heberto Padilla (qui avait traduit en espagnol son Arc-en-ciel pour l'Occident chrétien), Depestre prend fait et cause pour le poète et dénonce le stalinisme qui s'instaure à Cuba.

Il est écarté du pouvoir et envoyé comme professeur à l'université de La Havane donner des cours d'histoire de la culture à des policiers se faisant passer pour des étudiants.

« Ma chaire était une fausse chaire et j'étais un faux professeur qui s'adressait à de faux étudiants. »
     (Cité par Claude Couffon, René Depestre, p. 80.)

1973

Depestre fait un rapide voyage au Canada, où il fait éditer une première version d'Alléluia pour une femme-jardin.

Son recueil Poète à Cuba, inspiré par l'évolution de la révolution cubaine et contenant quelques critiques du régime, est interdit de publication.

1976

Poète à Cuba, interdit à La Havane, paraît à Paris chez P. J. Oswald.

1978

Depestre visite la Jamaïque où il reste deux mois sur le campus de Mona pour faire un cours de littérature française contemporaine à l'University of the West Indies.

Déçu par l'évolution de l'idéal communiste tant dans le Nouveau Monde qu'en Europe, il rompt avec le Parti :

« Je ne suis plus un homme noir
de la Casa de las Americas [...]
Je fais
mes adieux à tout ce que mes jeunes années ont rêvé
je mets à mort tout ce que j'ai aimé
mon cheval s'est trompé de chemin... »
     (Lettre à un poète du marronnage, p. 365.)

« Je ressens profondément ma part de culpabilité et de responsabilité dans la tragédie du mouvement communiste international. »
     (Poésie et révolution, p. 394.)

Ayant rompu avec l'expérience cubaine, Depestre s'installe à Paris rue Constant Coquelin. Sa famille le suivra quelques mois plus tard.

« M'en aller est peut-être le verbe le plus important dans ma vie [...] C'est un verbe qui m'a suivi partout. »
     (Elvira Rodríguez et Guatelli-Tedeschi, « Entrevista a René Depestre », p. 7.)

Ce qui n'empêche pas Depestre de comprendre que

« Cuba est tout un cycle de ma vie : une saison à part qui aura été, tout compte fait, aussi longue (et peut-être aussi décisive) que les années que j'ai vécues en Haïti. »
     (Jean-Michel Fossey, « Entretien avec René Depestre », p. 27.)

Il travaille à l'UNESCO, d'abord au cabinet du directeur général puis au programme de création artistique. Il remplira plusieurs missions à l'étranger pour le compte de l'organisation.

« À plus de cinquante ans, loin de prendre du ventre et de la fourberie, loin du double menton et de la double conscience, une passion océane déplie hardiment sa jeunesse au ciel de mes couilles ! »
     (En état de poésie, p. 15.)

1979

Gallimard publie le premier roman de Depestre Le Mât de cocagne, dont une édition tronquée, en traduction espagnole, avait paru à La Havane en 1975 sous le titre El palo ensebado.

1982

Gallimard publie son recueil de nouvelles Alléluia pour une femme-jardin.

1984

Depestre séjourne au Japon comme représentant de l'UNESCO à un congrès du Pen Club International.

1985

Depestre représente l'UNESCO à Corfou aux travaux du VIIIe Congrès mondial des poètes présidé par Léopold Sédar Senghor; il y prononce un discours sur « Que peut la poésie dans un monde en crise ? » (p. 495-497.)

1986

Il prend sa retraite de l'UNESCO et se retire avec son épouse et ses fils à Lézignan-Corbières, dans l'Aude.

« Je ne pense pas au retour au pays natal : pour la simple raison que j'y retourne par l'imagination quand je veux. »
     (Le métier à métisser, p. 135.)

À partir de son installation dans le Midi, l'importance de son œuvre est reconnue internationalement : nombreuses traductions, prix Goncourt de la nouvelle en 1982, prix Théophraste Renaudot pour son roman Hadriana dans tous mes rêves, un grand succès de librairie, en 1988, prix du roman de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique et prix Apollinaire de poésie en 1993, bourse de la Fondation Guggenheim en 1995, Premio Guizane Cavour à Turin, Grand Prix de poésie de l'Académie française en 1998 et bien d'autres.

« Ce succès m'arrive ni trop tôt ni trop tard [...] il faut désormais, à chaque nouvelle publication, justifier la confiance qui a été placée en moi. »
     (Etzer Depestre, Entretiens avec René Depestre, p. 35.)

1990

Son deuxième recueil de nouvelles, Éros dans un train chinois, est publié par Gallimard. Certains critiques accusent Depestre d'avoir une vision machiste de la femme et des relations amoureuses. Il a toujours affirmé ne se consacrer qu'à ce qu'il appelle « l'érotisme solaire », en évitant surtout toute pornographie.

« [Depestre] a réussi à insérer sur la carte existentielle de l'homme ce qui jusque-là n'y était pas inscrit, les limites quasi inaccessibles de l'érotisme heureux et naïf, de la sexualité aussi débridée que paradisiaque. »
     (Milan Kundera, Une rencontre, p. 106.)

1991

Le président haïtien Jean Bertrand Aristide, en qui Depestre flaire un dictateur en puissance, lui téléphone à plusieurs reprises et tente en vain de le convaincre de rentrer au pays.

René Depestre et sa famille obtiennent la nationalité française.

« La langue française pour moi est plus qu'un outil de travail ; c'est une sorte de patrie, de citoyenneté, je suis surtout citoyen de la langue française avant même d'être citoyen français. »
     (Cité par Martin Munro, Shaping and Reshaping the Caribbean, p. 236.)

1996

Tournée dans plusieurs universités d'Amérique du Nord.

2003

Participe à Fort-de-France aux hommages à Aimé Césaire lors de ses 90 ans.

2005

Envoyé par le Premier ministre Dominique de Villepin avec Michel Barnier, ministre des Affaires étrangères et l'écrivain Régis Debray, Depestre retourne en Haïti après quarante-cinq ans d'absence.

Il prononce une conférence le 22 février à l'Institut français d'Haïti, avant de partir pour la Guadeloupe et la Martinique.

Il prononce une conférence le 25 avril au Centre des arts et de la culture de Pointe-à-Pitre.

« Aujourd'hui, j'espère avoir encore devant moi quelques dernières années pour exprimer tout ce que, de toute la vie, j'ai gardé par-devers moi pour, au moment où le temps est compté, le dire avec grâce et maturité. »
     (Le métier à métisser, p. 153)

2006

En septembre, Depestre prononce une conférence à l'université de Grenade à l'issue de laquelle, lors d'une interview, il déclare ;

« Ma présence ici est une cérémonie des adieux. [...] Je me suis dit que je ne pouvais pas m'en aller de ce monde en n'écrivant que des œuvres de fiction. Je n'écrirai plus de poésie. »
     (Elvira Rodríguez et Guatelli-Tedeschi, « Entrevista a René Depestre », p. 43)

2009

Le Mât de Cocagne, dans une adaptation pour le théâtre de Gérard Glas, est représenté au Festival d'Avignon par la Compagnie du Chêne Noir.

Pour avoir renoncé aux œuvres de fiction, Depestre n'a certes pas cessé d'écrire. Il travaille en particulier à son autobiographie.

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Bibliographie

Notes

1 – Sauf indication contraire, les numéros des pages renvoient à celles de Rage de vivre – œuvres poétiques complètes, de René Depestre, Paris: Seghers, 2006. [retour au texte]
2 – Les traductions des citations en espagnol sont de L.-F. Hoffmann.

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Cette « Chronologie de René Depestre », par Léon-François Hoffmann, est offerte aux lecteurs d'Île en île par son auteur.
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© 2013 Léon-François Hoffmann

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mise en ligne : 29 juillet 2013