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Ignace Nau
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photo-composition © 2012 Jn. Ulrick Désert

La date de naissance exacte d'Auguste Ignace Nau n'est pas connue. Alors que certains pensent qu'il est né à Port-au-Prince en 1808, d'autres situent sa naissance plus tard, soit en 1812 ou en 1813. Son père, Jean-Pierre Nau, a occupé le poste de trésorier général des finances sous le gouvernement de Pétion et de Boyer. Après ses études classiques et militaires à l'institution Jonathas Granville, le jeune Ignace est parti poursuivre sa formation dans une université catholique à New York. À son retour, il devient d'abord aide de camp du président Jean-Pierre Boyer et ensuite son secrétaire particulier.

Poète, conteur, nouvelliste et historien, Ignace Nau collabore à plusieurs revues littéraires haïtiennes de la première moitié du XIXe siècle. Avec son frère Émile Nau, il initie un mouvement littéraire communément appelé « le groupe du Cénacle » qui rassemble les poètes romantiques haïtiens notamment les frères Coriolan, Céligny et Beaubrun Ardouin. Si Ignace Nau est célèbre pour ses poèmes qui figurent dans la plupart des anthologies, c'est surtout son œuvre en prose, quoique peu connue, qui fait de lui un écrivain important. Selon plusieurs sources, les premières nouvelles littéraires haïtiennes ont été écrites en 1836 par Ignace Nau qui, selon Léon-François Hoffmann, est « le premier Haïtien à avoir écrit des œuvres d'imagination en prose » (109). Dans le deuxième tome de son Anthologie de nouvelles haïtiennes, Pierre-Raymond Dumas affirme qu'« Ignace Nau est, à n'en pas douter, l'un des tout premiers auteurs haïtiens de nouvelles » (358). La critique s'accorde en effet sur le fait que Ignace Nau est le premier nouvelliste haïtien. Mais, ce que la critique ne dit pas et qu'on ne lit dans aucun ouvrage d'histoire littéraire, c'est qu'Ignace Nau n'est pas simplement le premier Haïtien à avoir écrit et publié des récits de fiction en français, c'est probablement aussi le premier écrivain francophone noir au monde à l'avoir fait.

Le groupe du Cénacle ou l'École de 1836 regroupait des jeunes écrivains qui voulaient se distancier des pionniers de la littérature haïtienne jugés trop entichés des pseudo-classiques français. Il est intéressant de noter que ces jeunes écrivains haïtiens de l'École de 1836 ne pouvaient pourtant pas s'empêcher de se regrouper en cénacle de la même manière que les romantiques français de la même époque. Après avoir créé en 1835 leur première revue Le Républicain qui n'a pas fait long feu, ils ont fondé en 1837 la revue L'Union (1837-1839) dans laquelle Ignace Nau a publié presque toutes ses nouvelles. Si l'on ne connaît officiellement d'Ignace Nau que quatre nouvelles, à savoir Un Épisode de la Révolution (1836), Isalina ou Une scène créole (1836), Le Lambi (1837) et Fragment (1838), il y a de fortes chances qu'il en ait publié plusieurs autres dans L'Union entre 1837 et 1839. Selon P-R. Dumas, certains des récits brefs d'Ignace Nau « furent signés de pseudonymes, – comme cette Histoire de brigands qui porte la signature de J. Tatin » (358). En fait, la nouvelle, signée par J. Tatin, à laquelle P-R. Dumas accorde le titre de Histoire de brigands, est parue sous le titre Une anecdote, le 14 septembre 1837 dans le numéro 5 de L'Union. Il existe dans ce même journal près d'une vingtaine d'autres récits brefs de fiction publiés anonymement, mais qui ont été probablement écrits par Ignace Nau. Pour s'en convaincre, il suffit de comparer la catégorie des nouvelles anonymes à celles portant la signature d'Ignace Nau. Il y a tellement de ressemblances entre les deux catégories, tant sur le plan de la forme que du fond, qu'il est très difficile de douter du fait que Ignace Nau a bel et bien écrit ces nouvelles anonymes.

L'intérêt des nouvelles, signées par Ignace Nau dans la Revue des colonies et L'Union ou de celles publiées anonymement dans L'Union, ne se situe pas seulement dans le fait d'être les tout premiers récits de fiction francophones du Sud, il réside aussi dans le sujet qu'elles traitent et dans leur originalité thématique par rapport à la littérature de l'Hexagone. Un Épisode de la Révolution est un récit qui mélange à la manière haïtienne le réel et le surnaturel. Des évènements historiques y sont relatés au même plan que des phénomènes surnaturels, sans que cela dérange le lecteur. Ce texte est divisé en trois parties : Célestine, Le Camp-Pernier et La Veillée. Célestine est la femme de Michel, un soldat de l'armée révolutionnaire qui se bat contre l'armée française au Camp-Pernier. Cette première partie raconte l'aventure difficile de Célestine qui se bat pour sauver son bébé menacé par un loup-garou. Dans la deuxième partie, le narrateur décrit la bataille entre les indigènes et les Français qui a réellement eu lieu au Camp-Pernier le 20 août 1791. À la fin de la bataille, Michel rentre chez lui et trouve sa femme et toute sa famille en état d'alerte à cause de la maladie surnaturelle du bébé provoquée par le loup-garou. Aidée dans la troisième partie par un adjuvant nommé Azic, Michel réussit à se débarrasser du loup-garou en lui tirant une balle dans l'aisselle. Après la mort du démon, l'enfant retrouve la santé et tout rentre dans l'ordre. Ces trois parties forment ce que certains considèrent comme « avant tout une histoire de loup-garou » (Berrou et Pompilus, 181) alors que d'autres y voient plutôt « une sorte de court roman historique et un conte fantastique [à la fois] » (Hoffmann, 109).

À l'instar d'Un Épisode de la Révolution, les autres nouvelles de Nau sont presque toutes motivées par le même souci de rendre compte de la réalité haïtienne dans toutes ses composantes naturelles et surnaturelles. Alors que Le Lambi célèbre la mémoire des Nègres marrons, principaux initiateurs de la révolution haïtienne, Isalina qui est, selon les mots de l'auteur, « une scène créole », nous renseigne sur les pratiques de la sorcellerie et du vaudou dans le milieu rural haïtien. Dans Le Lambi, Jérome, le vieux moulinier s'adressant au narrateur, qu'il appelle « mon bon Bourgeois », exprime ses sentiments par rapport à l'objet symbolique qu'est la conque marine :

Pour moi, quand je vois un lambi, je voudrais le saisir et le porter à mes lèvres ; c'est pour moi une chère relique que je suspendrais au dessus de mon oratoire, c'est tout un tableau qui se développe à mes yeux à chaque fois que je le regarde : les pensées de ma jeunesse se réveillent en foule à cette première trompe de la liberté. N'est-ce pas l'instrument qui le premier entonna les accens de nos victoires ? N'est-ce pas l'instrument qui jeta les premiers germes de terreur dans les coeurs de nos ennemis ? Sa chair a nourri nos hommes et sa coquille a fait plus d'une fois tressailllir d'épouvante la meute de nos bourreaux ! (Le Lambi, 2).

Dans Isalina ou une scène créole, deux hommes, Jean-Julien et Paul essaient de conquérir le coeur du personnage éponyme. Comme Isalina préfère Paul à Jean-Julien, celui-ci jure de la tuer. Jean-Julien déclare : « je le jure la main sur ces tombes, si tu ne m'appartiens pas, tu ne seras pas à lui ! ». Après avoir tenté d'assassiner Isalina, Jean-Julien réussit à la faire ensorceller par une sorcière nommée Marie Robin. Isalina tombe gravement malade et commence à perdre la raison. Paul, voyant sa bien-aimée dépérir de jour en jour, fait appel aux services du vieux Galba, le plus redoutable « caplata » de la région, qui réussit à conjurer le mauvais sort. La figure du prêtre vaudou, qu'on appelle de nos jours houngan et que l'auteur désigne par le terme « caplata », est un élément récurrent dans l'oeuvre d'Ignace Nau. On le retrouve dans presque toutes ses nouvelles. Dans Isalina ou une scène créole, il décrit le bon « caplata », qui a sauvé Isalina, en ces termes :

Galba est un homme dont l'extérieur musculeux annonce une force extraordinaire […]. Sa tête large et velue ne ressemble nullement au vrai type africain qui s'améliore considérablement dans notre pays. Son nez légèrement épaté a une courbure peu sensible sur la lèvre supérieure ; […] Il a les jambes un peu bancroches, et par suite ses genoux qui se heurtent, gênent et retardent sa marche. […] Par un hasard inconcevable, il possède un âne brun dont les jambes sont tortues aussi. Ainsi, le maître et le serviteur, par la simultanéité de leur marche offre un coup d'œil très curieux, et l'on serait d'autant plus tenté d'y trouver une analogie complète, que l'âne, comme nous le verrons plus tard, semble être pour beaucoup dans la vie mystérieuse du caplata. (Isalina, 27).

Mise à part la ressemblance entre l'âne et le vieux Galba, ce qui attire le plus l'attention dans ce portrait ce sont les propos racistes d'Ignace Nau qui indique clairement que cet écrivain mulâtre avait malgré tout des préjugés de couleur.

Dans Conte créole I et II, publiés dans la rubrique « Tradition africaine » de L'Union, l'auteur nous initie au rituel du « tire kont » à l'haïtienne. Au début du texte, un narrateur extradiégétique fournit au lecteur des informations sur le mode de vie du vieux conteur simidor du temps de l'antan nommé Hector et sur la manière dont les enfants, une fois la nuit tombée, s'attroupaient autour du tireur de contes pour écouter ses histoires. Après cette introduction, le narrateur extradiégétique s'éclipse pour permettre à Hector de raconter aux enfants assis autour de lui dans le crépuscule, la merveilleuse histoire intitulée « Les grenouilles et le feu ».

Considérant Une visite à Furcy, cette belle description pittoresque des montagnes de Furcy qui surplombent Pétion-Ville et Un jour de l'an dans la campagne qui décrit une « scène de moeurs » rurale dans les environs de la Croix-des-Bouquets, il est clair que les nouvelles d'Ignace Nau s'inscrivent toutes dans une problématique socioculturelle typiquement haïtienne. Tout compte fait, l'ensemble de ses récits est conçu comme un outil de représentation de l'histoire d'Haïti et également comme un instrument d'analyse de la société haïtienne. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'Ignace Nau est considéré par plus d'un comme le précurseur du mouvement indigéniste. Pour Berrou et Pompilus, « Il ne fait pas de doute, l'indigénisme haïtien est née avec Ignace Nau » (187).

Auguste Ignace Nau, précurseur du mouvement indigéniste et auteur des toutes premières nouvelles littéraires haïtiennes et francophones du Sud, n'a malheureusement pas vécu une longue et heureuse vie. La mort précoce de sa jeune épouse Marie Ursule Bélizaire après seulement trois ans de mariage le plonge dans un chagrin et une tristesse qu'il n'arrivera pas à surmonter. Il meurt à son tour à Léogâne en 1845.

– Frenand Léger

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Dossier Ignace Nau préparé par Frenand Léger
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mise en ligne : 28 décembre 2012 ; mise à jour : 2 décembre 2013