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Jean-Marc Pasquet
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Le Don de Qâ

extrait

(crédits)

     Les loups ressortent des bois. Ils ont compris que l'homme-femelle était seule, qu'elle ne portait pas ces longs tubes qui sentent la mort brûlante. Ils reviennent plus énervés que jamais, mais beaucoup plus prudents. La frénésie s'est changée en nécessité implacable. Plus un ne jappe, tous grondent. Les babines si retroussées qu'on leur voit les gencives, ils avancent sur nous pas à pas, marchant toujours un peu de travers sur leurs trajectoires sinueuses.

     – Fais attention, Qâ, je lui crie, les lèvres tremblantes.

     Qâ, à peine un peu hérissée, sans me prêter la moindre attention, descend à leur rencontre. Elle fait quelques pas, s'arrête, joint ses mains l'une dans l'autre, paume vers le haut, y incline un peu le visage, puis laisse simplement retomber ses bras de chaque côté d'elle, en un geste gracieux, comme si elle voulait libérer un papillon, en suspension dans les airs.

     Elle leur fait ce truc.

     Pas le truc qu'elle m'a déjà fait à moi, non. Un autre.

     Qui ne m'est pas vraiment destiné, mais vu ma proximité, ou peut-être est-ce sa manière de régler ses comptes avec moi, en tout cas, j'en bénéficie, je participe, je déguste, enfin, j'en prends plein la gueule.

     Wouff ! Elle est en eux. Et moi aussi. Nos consciences ont conscience de nos présences mutuelles. C'est beaucoup plus fort que les fois précédentes, beaucoup plus dense. Plus qu'un effleurement, un partage, un échange. Pas le moindre animalcule ne fait interférence.

     Nous sommes seuls. Sept loups, Qâ et moi.

     Qâ ressert encore. Je suis les loups. Je sens leur effarement à ma présence. Je suis leurs poils, leurs crocs, leurs muscles, leur chair. Je sens les différences de leurs intelligences, la fougueuse avidité des jeunes, la férocité maternelle des louves, la méfiance et la circonspection du dominant. Pour tous, même s'ils l'ont déjà rencontré de loin, c'est la première confrontation avec l'homme. Le grand loup est le plus féroce et le plus prudent, il n'apprécie pas du tout cette intrusion dans sa tête. Je sens, à travers son instinct, la façon dont il est totalement dévolu à l'instant, pas de préméditation, pas de prévisions, juste la faim et l'odeur du sang, l'urgence de l'instinct de chasse.

     De l'instinct de mort.

     Pourtant tous s'immobilisent, grondant un mélange de peur et de rage.

     Qâ ressent plus fort encore et nous le reverse en cataracte. Elle nous démonte, nous pénètre.

     Je suis dans les vaisseaux sanguins en crue qui irriguent nos tissus, les enzymes déchaînés qui affolent nos estomacs vides, je suis dans les hormones d'adrénaline, les neurones survoltés, les globules, les cellules.

     Et Qâ insiste encore, plonge encore plus profond, vertigineusement.

     Je suis dans les mitochondries ; comme les marées des océans, je sens les flux infinitésimaux qu'agitent les battements de leurs cils ; je suis glucides, acides aminés, sels, protéines, perçois les liaisons synaptiques comme des éclairs un jour d'orage. Je suis carbone, oxygène, azote, hydrogène, fer, calcium. Molécule. Particule.

     Je quitte la matière. Je ne suis plus qu'énergie.

     Ailleurs, sur la pente d'une moraine, une femme proto-humaine se dresse entre sept loups pétrifiés, et un Sapiens en piteux état de délabrement physique et mental. Debout, le torse bien droit, les jambes un peu fléchies, elle tend ses bras écartés de chaque côté d'elle, mains grandes ouvertes à hauteur de ses hanches, ses longs doigts tendus comme pour mieux sentir, entre leurs interstices, la densité de l'air. Elle tend chacun de ses muscles. D'un mouvement très lent, tout embrasse, tout étreint, tout rassemble. La force qui sous-tend sa lenteur est telle, que quand ses mains se joignent, la réalité de ma conscience s'estompe. Je ne suis plus qu'un réceptacle.

     Je n'entends plus, je ne vois plus, je ne suis plus que foisonnement d'énergies. Je suis les énergies qui assurent la cohésion de mes propres particules, je sens se prolonger à travers moi les vibrations de la terre et des rayons cosmiques, des pierres, de l'eau, de l'air et des arbres. Je ne suis plus qu'entrelacs de multitudes de rayons, de filaments lumineux et tangibles qui relient tout à tout, tissent des réseaux bien plus vastes que l'infini, aux trames si serrées que des milliards d'années ne sauraient en compter les mailles. Je perçois le plus infime mouvement de chaque filament, sa propagation Instantanée jusqu'au fin fond des univers et l'incidence de chaque tension sur toute la géométrie du réseau. De leurs entrecroisements naissent des formes géométriques évanescentes, qui s'assemblent et se désagrègent. Peut-être que ce sont elles qui formulent ma conscience ?

     Les formes sont partout, dans tout. Sont tout.

     Les trajectoires des énergies déterminent leurs nouvelles arêtes et de leurs transformations naissent les énergies.

     Les loups m'apparaissent. Ce qui était les loups lorsque j'avais une conscience, et ce que j'étais moi-même, m'apparaît à travers l'inextricable trame, comme des amas de nœuds chaotiques où les énergies rebondissent, crépitent, se fragmentent, où les figures les plus stables, tétraèdres, cubes, scindés de nouvelles trajectoires, se transforment et s'agglomèrent en octaèdres bancals, en icosaèdres de guingois, en dodécaèdres boiteux et irréguliers qui implosent, se désarticulent, se brisent et renaissent en tourbillons furieux.

     Et là, au plus profond de la tempête géométrique, au sein du maelström de lumières concrètes et aléatoires, se révèlent les similitudes et la synchronisation de nos formes élémentaires, le ballet parallèle parfaitement orchestré de nos plus infimes poussières d'âmes. Les fondements de nos ressemblances. Je suis les loups. Je suis Loup Mouillé N'a qu'un œil. Et, sans plus savoir de quoi est fait le monde, je comprends pourquoi Tek'ic Standing Crow le chaman, m'a donné mon nom.

     Qâ nous lâche et d'un coup je réintègre mon corps.

     Je tombe de tout mon poids sur mes genoux meurtris et vomis. Vomis comme si je devais retourner mes viscères. Vomir à travers moi, tout l'univers.

     Entre deux hoquets terribles, je vois les loups. Presque aussi pitoyables. Un jeune s'est effondré, pris de spasmes, sans doute épileptique, une femelle tourne sans fin sur elle-même à la poursuite de sa queue, une autre se lèche comme si de rien n'était, bien que sa patte arrière frappe furieusement le sol, tandis que les derniers geignent. Seul le dominant gronde encore, pourtant couché la tête entre les pattes en position de soumission, il continue à montrer ses crocs, n'avoue pas sa défaite.

     Qâ lui tourne le dos et remonte nonchalamment la pente jusqu'à moi.

     Révulsé de douleur et de vertige, je lui tends un bras pour qu'elle m'aide, mais elle le dédaigne. Elle ramasse ma besace, en déchire le cuir épais comme un sac de papier pour en inventorier le contenu. Elle le renifle, le trie, puis magnanime, lance aux loups mes provisions de viande séchée et mes galettes de céréales. Et, alors que je me convulse dans mes affres, que les plus vaillants de la horde se disputent le banquet, Qâ s'accroupit sur le rocher, et sans même un regard apitoyé, et sans m'en proposer, elle mange tranquillement le reste de mes fruits secs.

     Moi, perclus de mal-être, j'essaie en vain de tomber dans les pommes. Quand je suis enfin vide de tout contenu, trop faible même pour geindre, Qâ me ramasse, me jette sur son épaule comme un sac de farine, les pieds devant, la tête rebondissant sur ses fesses dodues, elle se relève, descend calmement la moraine et passe entre les loups, qui s'écartent, muets.

     Je les vois à l'envers, tout proches, sens la chaleur de leur pelage, leurs odeurs musquées de fauves, vois leurs flancs battre, haletants, frémir encore leurs babines.

     Je n'ai plus peur. J'ai fait avec eux ce voyage. Ce voyage dont jamais, je ne serai complètement revenu...

Cet extrait est tiré du roman Le Don de Qâ, par Jean-Marc Pasquet, publié à Paris aux Éditions J.-C. Lattès (2001), pages 296-300.

© 2001 Jean-Marc Pasquet ; © 2004 Jean-Marc Pasquet et « île en île » pour l'enregistrement audio
Enregistré au Salon du livre de Montréal le 22 novembre 2004
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mise en ligne : 17 décembre 2004