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Émile Roumer
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Émile Roumer
photo des archives du CIDIHCA, D.R.
vers 1940

Émile Roumer naît à Jérémie le 5 février 1903. C'est le petit-fils d'un patriote cubain qui, ayant lutté aux côtés de José Marti, était obligé de s'exiler en Haïti. On peut attribuer à ses origines familiales la perspective internationaliste de son œuvre. Il s'inspire de Dante, dans Anti-Singes, pour fustiger les détracteurs du créole, et il vitupère contre l'impérialisme yankee dans Le Caïman étoilé. Mais cette ouverture sur de vastes horizons, Roumer la doit aussi à ses voyages et à ses lectures. Les Poèmes d'Haïti et de France sont publiés à 22 ans par un jeune homme qui achève à peine ses études à Paris.

Tout aussi nationaliste, Émile Roumer fera de ses écrits en vers et en prose des plaidoyers pour la langue créole et l'avènement d'une littérature haïtienne en langue vernaculaire. On constate donc dans ses textes la coexistence de deux perspectives en apparence opposées : un nationalisme littéraire qui le pousse à écrire en créole et un internationalisme qui lui fait coucher de force la langue haïtienne dans le lit de Proust en écrivant des sonnets à la française. C'est pour résoudre cette première contradiction que, dans Anti-Singes, il fait suivre ses poèmes de leur traduction.

Chrétien et écrivain engagé, Roumer est à la fois un croyant et un progressiste convaincu qui fustige les impérialistes et les exploiteurs de classe dans Le Caïman étoilé et dans Rosaire, couronne sonnets.

Son admiration pour les grands maîtres de la littérature européenne, antique et moderne, n'atténue en rien sa conscience d'être nègre. Dans ses écrits, il ne se contente pas d'attaquer le racisme blanc à l'étranger ; en Haïti non plus, il ne ménage guère les mulâtres et les bovarystes. Finalement ni ses convictions religieuses ni son engagement socio-politique ne parviennent à mettre une sourdine à la sensualité et à l'érotisme dans ses vers.

Aux yeux du grand public, Roumer demeure l'auteur d'un seul poème, « Marabout de mon cœur », qui constitue, avec « Choucoune » d'Oswald Durand, les deux poèmes les plus lus, récités et chantés en Haïti. Pourtant, l'œuvre de Roumer est considérable. De son vivant il publie trois recueils de poésies : Poèmes d'Haïti et de France (1925), Le Caïman étoilé (1963) et Rosaire, couronne sonnets (1964). Il laisse également de nombreux inédits, dont Coucourouge (1955-1956) et Anti-Singes (1967) et de nombreux textes en vers et en prose publiés dans les revues et les journaux haïtiens pendant plus d'un demi siècle.

Un texte de Roumer est un tissu de paradoxes. Si, dans la langue diglotte qu'il affectionne, Roumer parvient à susciter tant d'intérêt et de plaisir, c'est grâce au ton satirique et polémique de son œuvre et à son style qui capte et traduit la réalité haïtienne avec force, humour et précision :

Morum immanitate vastissimas vincit
Beluas...
             m'foute li oun coute Cicéron.

Tout en ayant l'air de se vanter à la manière d'Éliezer Pitite-Caille (de Justin Lhérisson), Roumer choisit ses traits d'ironie. Il joue sur l'intertexte de la langue créole et sur la zoopoétique de l'imaginaire haïtien. Prenons par exemple l'image du singe (Anti-Singes). Il n'est pire injure en créole que de traiter quelqu'un de « macaque salé ». Mais pourquoi le macaque salé serait-il plus ridicule que le macaque non-salé ? Sans doute parce que le « requin doux » des rondes enfantines est censé être inoffensif contrairement au requin qui n'est pas dous pase siro. L'image du macaque a d'ailleurs connu son heure de gloire et passera peut-être à l'Histoire grâce à la chanson « ke makak la » que le peuple chantait à la chute de Jean-Claude Duvalier, se réjouissant que l'on ait coupé la queue du « Macaque » (célébrant symboliquement le fait d'avoir brisé les coco-macaques avec lesquels les Tontons-macoutes matraquaient les citoyens).

Même si Roumer se donne la caution de Dante Alighieri pour traiter de singes les Haïtiens qui dénigrent le créole, on voit qu'il file une métaphore bien ancrée dans la tradition populaire. Et ce n'est là qu'un exemple d'image empruntée à une source étrangère qui, chez lui, est développée dans la logique de l'imaginaire haïtien.

Par les traductions françaises qu'il donne de ses poèmes créoles, Roumer traduit les mots du créole au français (aroyo devient enragé) ou, à l'inverse, il insère un mot français dans une phrase en créole, créolisant ainsi ce mot. Par contre, dans « Marabout de mon cœur » – un poème en français – il insère des mots créoles, et par conséquent les francise. Ce procédé de vases communicants entre mots, langues et références culturelles nous fait comprendre que, pour Roumer, le meilleur moyen d'universaliser son propos, c'est d'en faire une traduction, elle-même traduisible. Ce procédé est confirmé par la traduction de « Marabout de mon cœur » faite par le poète brésilien Haroldo de Campos qui rend en portugais les réalités et images communes aux Haïtiens et aux Brésiliens.

Comme Pétrarque et les poètes de la Renaissance comme Du Bellay, Émile Roumer compose des sonnets, faisant couler une inspiration créole dans une forme classique. Vers 1950, il était courant d'imiter en créole des modèles étrangers. Ainsi, Franck Fouché donnait des traductions en créole de Lorca et, en 1953, Félix Morisseau-Leroy faisait jouer au Théâtre des Nations à Paris son adaptation en créole d'Antigone de Sophocle. Comme eux, Roumer rêvait de traduire en créole Othello de Shakespeare. Dans sa « Lettre à Wallace Fowlie », qu'on peut tenir pour son Art poétique, Roumer nous parle de cette traduction rêvée :

Créole, cé oun langue riche et non méli-mélo
Aussi m'ta vlé connin pour m'traduire Othello
Meilleur styliste anglé qui traité prosodie.
Francé, pauvre en accents, pour obvier maladie
Besoin rimes ac oun compte syllabes pour extropier ;
Langue anti-poétique, ce oun bête à mille pieds.
Même ac lumière coucouille, ver-luisant ou lampyre
Foc m'rende en créole, vers magique à Shakespeare.

Dans cette lettre, Roumer donne également ses raisons d'écrire en créole et précise son idéal d'écriture :

Aïe, m'ap écri poëmes et carnets sou carnets !...
Lan langue Oswald Durand quand m'orfévré sonnets,
Qui moune pour comprendre ça lan mitan barbarie
Intellectuels qu'ap vive com fauves lan ménagerie ?
Oun francé la chienlit, zott ap gargariser
Quand cé créole yo prend pou mander oun baiser.
À la tracas, lors moune obligé veiller bouche
Pour le pour la, pas baille idiots, figure fausse couche.
Zott coller à francé, rémoras sou requins
Sans différence possible entre coquin et faquin.
Langue créole écarté, cé triomphe insanie
Littérature tournin en décalcomanie.

Le mot « décalcomanie » prend ici un double sens : décalquer, signifiant un dessin imitant un modèle sans imagination et -manie, là où la servilité s'apparente à la folie. Voilà comment Roumer dénonce l'aliénation décrite par Price-Mars comme un bovarysme collectif. En ce sens Émile Roumer précède des auteurs comme Cheikh Hamidou Kane (L'Aventure ambiguë) comme il prolonge l'expérience des écrivains du Harlem Renaissance et des poètes de la négritude. Il reprend, continue et mène à sa façon un combat séculaire dans le verbe.

Émile Roumer meurt à Francfort le 6 avril 1988 ; son corps est transporté à Jérémie où auront lieu ses funérailles.

– Maximilien Laroche

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mise en ligne : 1er septembre 2006