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Julienne Salvat
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La Lettre d’Avignon

Fragments de Roanna

     Enfances: riz blanc de nos rires et nos larmes lentilles. Nos mères la force, nos mères vigilantes, couveuses, leurs mains de tendresse grondeuse et de raclées pour faire cuire la peau de nos jambes, de nos fesses, et nous maintenir dans le droit chemin; nos mères, au front le pli du souci pour notre demain; nos mères seules, les pères absents ou plutôt toujours à rôder dans le tournis de jupes lointaines pour accomplir Dieu sait quels exploits.

     Nos grand’mères, leurs herbes, qui ont pouvoir de guérir fièvres et blesses dans nos poitrines, leurs tisanes à tous maux enrobées de prières exorcisantes enjoignant à la maladie de dévirer chez Satan son maître, avec ses pompes et ses œuvres, et chez la personne qui a envoyé ça pour nous ici-là, car c’est toujours l’enfant la victime du mal, des jalousies, des intentions malveillantes.

     Féminie aux odeurs de sueur fauve, de patchouli, d’huile de ricin. Guillochis de tresses crépues serré dans la pudeur du mouchoir calandré. Mains coupelles, mains calebasses d’où débordent l’eau de café, le fruitage, le matété à la cannelle, tous les parfums de la muscade et de la vanille, des tablettes de coco, du chocolat de communion et du pain au beurre, mains qui n’en auront jamais fini de rassasier.

     La ravine grand-paternelle, ses goûts affluent à mes lèvres, saveurs rouges des vents chargés de framboise écrasée, d’abricot, de mangue tombée à la pourriture sucrée, de pommes-roses, de pommes d’eau; saveur molle des écrevisses débusquées à mains nues de sous les roches glissantes, et bouffées toutes crues; saveur verte des tailles de bambous fraîchement abattus pour barrer le courant, retenir bassins et cascades de nos jeux; saveur vive de nos plongeons à criailler aigu; et on restait longtemps, pris de tremblade, en chair de poule; on s’attardait quand même, faisant mine de ne pas entendre grand-père: depuis le haut du morne, il nous hélait que le manger était paré.

     On résistait encore tant qu’on le pouvait à l’appel du calalou, au fondant du migan sur la langue, au frisson des dents broyant les pépites de museau salé.

     Enfants de nègres, nourris de la riche terre, grasse de la sueur et du sang de nos ancêtres... Au-dessus de nos têtes se succédaient les ciels de carême et d’hivernage. Entre autres partages, nous avions le pouvoir de déranger les diablesses qui sommeillaient leurs siestes dans les racines entrelacées, elles se reposaient de leurs courses nocturnes, leurs maléfices, leurs méfaits contre des fous qui s’étaient laissé séduire et qui en avaient perdu la raison ou peut-être même la vie. Certains parmi nous juraient ma foi d’honneur avoir eu le temps d’entrevoir le pied fourchu d’une de ces belles ensorceleuses mais elles peuvent s’envoler, disparaître pour que tu ne les voies pas. D’ailleurs, ça vaut mieux, car autrement, tu peux tourner en grosse roche.

     J’ai voulu franchir de nouveau les frontières du royaume des jeux d’antan. Paysage abandonné, ce n’était plus qu’une muraille végétale incluant un château de belles dormeuses. Enlianée, une efflorescence chevelue s’affaissait par endroits sur nos anciennes piscines, dérangeait la canalisation de bambous qui allait rejoindre autrefois la propriété, bricolage ingénieux de l’aïeul, qui permettait de recueillir l’eau pour la cuisine et les jardins. Les eaux survivaient, découpaient lentes le bas des roches verdâtres, ou bien reposaient au pied d’un glacis lavé. Je ne pus résister à l’appel des souvenirs.

     J’ai entraîné mon amour et nous avons troublé la moire tranquille d’une cuvette tiquetée d’ombres et de lumière. Je tendis mes paumes vers ce qui n’était plus. Mais le ruissellement ne se voulut pas baptismal, l’enchantement n’opérait plus. Oui, même si j’avais été autrefois un de ces enfants libres, sorciers, j’avais depuis longtemps comme bien d’autres vendu mon âme aux livres qui ne parlaient pas de ces endroits secrets; j’avais certes acquis d’autres pouvoirs, mais j’avais perdu celui de ressusciter les fantômes de jadis, de réveiller les peuples invisibles de l’eau, des hautes savanes herbières, des dégringolades de choux caraïbes et de Chine aux larges éventails, et des plants d’ignames qui, le long des pentes, se paraient des gemmes de la rosée. Je n’étais plus qu’une négresse savante, étrangère désormais à cet univers qui m’entourait là de son reproche muet et m’interdisait son accès. Il n’y avait plus sous mes yeux qu’un décor glacé dont les acteurs me tournèrent le dos quand je tentai de les approcher.

     Plus de jeux, plus de bains. L’eau chuchotait son indifférence, des conciliabules mystérieux m’excluaient. Les arbres plantés par mes ancêtres craquaient un rire narquois en se frottant contre le vent lui-même soudain refroidi, hostile. Tout avait l’air de me dire:

     «Va t’en d’ici. Tu n’as plus ta place parmi nous. Tu nous as trahis pour un monde de machines pétaradantes et sans âme, pour un monde de livres qui t’ont appris à avoir honte de nous, un monde qui ne parle pas notre langage, qui ne mange pas les graines de ta terre. Retourne vers le tintamarre qui ne partage pas, qui n’écoute pas, qui exclut, où tu ne seras jamais qu’une mal adoptée, une mal blanchie, et remmène avec toi cet intrus que tu nous as préféré. Laisse-nous au moins mourir seuls en emportant avec nous ce qu’il y avait de meilleur en toi.»

     J’ai été prise de frissons comme au temps de nos innocentes orgies de baignades et de pêche où fusait notre joie. Mais c’étaient des éclats d’angoisse dont j’étais transpercée. Et ce fut lui qui, troublé à son tour, me touchant l’épaule, dit: «J’ai froid. Rentrons».

Cet extrait du roman La Lettre d’Avignon de Julienne Salvat a été publié pour la première fois dans le roman publié aux éditions Ibis Rouge, 2002, pages 86-89. Il est reproduit sur « île en île » avec la permission de l’auteure.

© 2002 Ibis Rouge Éditions ; © 2004 Julienne Salvat et « île en île » pour l’enregistrement audio
Enregistré au Salon du Livre à Paris le 20 mars 2004

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mise en ligne : 26 mai 2004