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Jean-François Samlong
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Extrait de La Légende de Yaouna

(roman inédit)

     – Bonjour, la Papangue !  Alors, elle te parle aujourd'hui la mer ?

     Le temps de me retourner, les pieds dans le sable brûlant, et la voix s'éloigne déjà, insouciante presque, sans même se douter de la confusion dans laquelle je me trouve dès qu'un inconnu use de mon surnom au milieu d'une foule de vacanciers plus préoccupés par leur bronzage que par un vagabond qui s'émerveille à écouter la parole de la mer.  Je parle aussi à la mer, mais loin des oreilles indiscrètes.  Lors de ces brèves confidences, me reviennent en mémoire des événements qui ont fait de moi ce que je suis, un fantôme qu'on interpelle sans attendre de réponse comme si mes propos n'intéressaient personne.  Un rabâchage d'histoires d'un autre âge, tout juste bonnes à plonger une bande de garnements dans l'horreur.  Comme s'il était normal pour moi de payer le prix d'une folie dès lors que le destin m'a fait comprendre mes erreurs, et que c'est pure justice ce qui m'arrive sur cette plage où les interpellations railleuses réveillent en moi des échos du passé sans que je sache pourquoi ai-je des trous de mémoire.  Et pourquoi m'a-t-on baptisé « la Papangue » ?  Je porte le petit nom d'un rapace de la famille des busards, à longues ailes et longue queue, qui vit entre 500 et 1500 m d'altitude et, fait plus que troublant, il est considéré comme le seul prédateur de l'île.  Ce sobriquet tiré je ne sais de quelle légende ou contrée imaginaire suffit-il à expliquer pourquoi, à la brune, quand les fous de Bassan traversent le ciel, je me mets à remuer les bras comme si j'avais des ailes ?  Bien sûr chaque fois je m'écroule épuisé, désappointé, sous les rires et les éclats de voix des gosses : « Quel drôle d'oiseau ! – C'est l'Icare des îles... ».  De rage, je dessine sur le sable, à grands traits, un monstre qui, appartenant à la gent volatile, ressemble davantage à l'archaeoptéryx qu'à la papangue, puis, effrayé par le fruit de mon imagination, je m'enfuis.

     À la nuit tombée, je déambule le long de la bande de roches noires qui s'avance en saillie au-dessus de la mer battante, promontoire naturel au bout duquel je pousse des cris bizarres.  Le cri d'une blessure qui monte vers la lune et les étoiles : c'est la prière que le ciel entend, mais n'exauce pas.

     À moi de m'en sortir, seul.  De retrouver le fil qui me conduira à celui que j'ai été, il y a vingt ans de cela, un homme de quelle trempe, de quel horizon, de quelle destinée à l'intérieur de laquelle j'ai semé le vent, et je ne vois pas d'autres explications à ces tempêtes qui grondent en moi.

     Un jour, emporté par la bourrasque, du haut de la falaise j'ai glissé dans les eaux glauques et froides, au milieu d'une troupe de murènes plus voraces que des piranhas.  À la fin du mauvais songe, je suis resté assis sur le sable, désemparé.

     À tort ou à raison, je n'ouvre pas la bouche lorsque mon regard en croise un autre sur la plage ou aux abords du café-bar.  Je laisse aux gens la liberté de croire que je suis un va-nu-pieds, un fou sadique que les fillettes n'ont pas intérêt à rôder autour, si peu vêtues en été au bord de l'eau, et naturellement imprudentes.  Mine de rien, je connais l'histoire d'Icare. À vrai dire, je suis prisonnier comme lui.  Mais de quoi ?  De qui ?  Que savent de moi ces touristes qui offrent leur peau aux morsures du soleil ?  Je me demande si, n'ayant à ce jour aucune réponse à tant de questions, je ne suis pas plus proche qu'eux de la vérité, eux qui possèdent tant de réponses à si peu de questions. Ah ! je cherche à noyer le poisson.  Je m'égare.  Je tourne en rond, la tête aussi vide qu'une calebasse. À un moment, j'ai bâillé si fort que le souffle de la mer s'est engouffré en moi et, avec lui, plus lointain, un dernier cri d'oiseaux.  L'expérience n'est pas nouvelle comme si la brise marine travaillait à la purification de mon corps. C'est pénible à cause de l'embrun qui s'infiltre dans mes veines.  Certainement que je ne dois pas être très propre au-dedans.  Mais qui l'est vraiment ? dis-je à voix haute.  Une femme, s'étant approchée, a jugé bon de répondre : Personne !

Cet extrait de La Légende de Yaouna (roman inédit) est publié pour la première fois sur « île en île ».  Nous remercions Jean-François Samlong de l'autorisation à le reproduire ici.

Copyright © 2001 Jean-François Samlong et « île en île »
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mise en ligne: 23 avril 2001