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Chantal Spitz
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espace Chantal T. Spitz
photo © Marie-Hélène Villierme
Papeete, juillet 2009


Chantal T. Spitz est née le 18 novembre 1954 à Pape'ete (Tahiti).

Élevée dans un univers occidental chez ses parents, elle est bercée à la fois par le jazz, les chants grégoriens, Tino Rossi et les chants traditionnels du Tiurai [1]. Sa famille maternelle l'enracine dans la culture tahitienne. Dès l'obtention de son baccalauréat, elle part à la rencontre de ses cousins du Pacifique sud. À son retour, elle entre dans la vie active comme secrétaire, mais rapidement elle se réoriente et choisit l'enseignement. Mère de trois garçons, elle vit à Huahine (Iles sous le vents) sur le motu [2] Maeva. En apparence loin de tout, elle demeure très à l'écoute de ce monde aux multiples visages qui est le sien.

Son premier roman L'île des rêves écrasés, premier roman tahitien publié, a été édité en 1991 aux Éditions de la plage (réédition en 2003 aux éditions Au vent des îles). Il a été salué en Polynésie française comme un événement à une époque de renaissance culturelle pour son écriture au rythme inspiré par l'oralité. L'île des rêves écrasés est également le premier roman tahitien traduit en anglais. Il est paru aux éditions Huia (Wellington, Te Aotearoa) sous le titre de Island of Shattered Dreams dans une traduction de Jean Anderson.

Brisant les habitudes, en colère contre tous les silences, Chantal T. Spitz participe à l'aventure de la revue littéraire Littérama'ohi débutée en 2001, dont l'un des objectifs est de faire connaître la variété, la richesse et la spécificité des auteurs originaires de la Polynésie française dans leur diversité contemporaine.

Tour à tour institutrice, conseillère pédagogique et conseillère technique au Ministère de la Culture, aujourd'hui à la retraite, elle milite depuis de nombreuses années contre un néo-colonialisme insidieux fait de réécriture de l'histoire et de perpétuation d'un mythe qui fige les Tahitiens dans une caricature de bon sauvage et autres vahine lascives, permettant à chaque Autre de faire l'économie d'une rencontre réelle avec un peuple tant écrit d'encres occidentales.

Ses interventions dans de nombreux colloques à Tahiti, en Nouvelle Calédonie à Palau en Australie à Fiji en Italie, ont interpellé par ses textes politiquement incorrects dans un espace balisé par les idées reçues.

En 2002, Chantal T. Spitz publie Hombo, transcription d'une biographie aux éditions Te Ite, texte qui restitue le douloureux témoignage de jeunes gens mis momentanément à l'écart de leur village quand le mode de vie qu'ils avaient choisi était trop étranger à la tradition.

Pensées insolentes et inutiles, recueil réunissant quelques contributions à des colloques ou des revues et des écrits jusqu'ici dormant dans des cahiers ou griffonnés de-ci de-là, paraît aux éditions Te Ite en mai 2006.

Majeure est la référence à l'écrivain tahitien C.T. Spitz : l'œuvre romanesque exigeante qu'elle élabore lentement, le travail original qu'elle effectue sur la langue et sur les formes, la cohérence de la vision qu'elle offre en font un artiste de premier plan dans le domaine littéraire.

Dans la mesure où celui-ci ne s'inscrit pas dans une tradition (l'écrivain extra-européen), dans une lignée familière ou supposée bien connue des lecteurs européens, ils sont tenus à une fonction « présentative » ou parfois à jouer le rôle pédagogique ou même médiatique de « représentant » culturel. Or assurément, par la radicalité de son propos, par son franc-parler corrosif, par son refus de toute compromission, Chantal T. Spitz n'est pas « représentative » des autres voix qui s'élèvent à Tahiti ou dans les îles voisines. Mais cette absence de « représentativité » ne doit pas s'entendre comme une limite ou un défaut ; bien au contraire, se refusant à parler « pour » ou « au nom » de son peuple, elle exprime en toute son acuité la singularité polynésienne. Loin d'être « isolée » [3] – sinon certes au sens où tout insulaire peut l'être par sa position géographique – menant une réflexion critique radicale sur tous les sujets essentiels à la construction d'une identité océanienne, elle fait entendre une voix libre et exemplaire marquée par un sens aigu de l'indépendance, voire de l'insoumission, par rapport au discours idéologico-politique ambiant.

Le propos de Chantal Spitz est aux antipodes de la sublimation aveugle du passé qui placerait l'avenir du peuple polynésien dans un retour à des temps mythiques. Dans un discours prononcé le 26 juin 2008 devant l'Assemblée de Polynésie [4], elle dénonce, avec le lyrisme et la fermeté qui caractérise ses prises de parole,

le risque de tourner le mépris de nous-mêmes en conflits fratricides
le risque de succomber à la mythisation des origines la célébration de racines imaginaires l'exaltation sectaire de la culture traditionnelle
le risque de substituer à la mythologie forgée par le colonisateur une contre-mythologie « un mythe positif de [nous]-mêmes »
[5]
nous engageant à notre tour sur le chemin d'une nouvelle désidentification

nous sommes là pour un espoir une histoire une mémoire
nous sommes là pour deux mots
qui posent notre historicité avèrent notre temporalité nous mettent en sonorité

résistance
résignation

ni l'un ni l'autre
et pourtant l'un et l'autre.

Il y a bien assurément une mélancolie postcoloniale, mais cette nostalgie ne peut s'interpréter comme une forme de régression ou de passéisme. C'est une question de douleur. 

– Patrick Sultan*

1. Fêtes réunissant des groupes de chants et danses au mois de juillet.  [retour au texte]
2. « Petite île » en tahitien.  [retour au texte]
3. Comme on le lit avec étonnement dans l'étude de Sylvie André, « Les enjeux du corpus de la littérature francophone enseigné à l'Université de la Polynésie Française à la lumière du TAUI », Transmission et théories des littératures francophones : Diversité des espaces et des pratiques linguistiques (Bordeaux/Pointe-à-Pitre: Presses Universitaires de Bordeaux & Editions Jasor, 2008): 152. [retour au texte]
4. Il s'intitule « Des mots pour dire des maux : E tü e a tau e a hiti noa atu / résistance et résignation », non publié. [retour au texte]
5. Albert Memmi, Portait du colonisé, Paris: Gallimard, 1985, p. 153. [retour au texte]

* Ce texte de présentation de Chantal T. Spitz est adapté pour Île en île, avec permission, de l'article de Patrick Sultan, « Peut-on parler de "Littérature polynésienne francophone" ? ».

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Dossier Chantal Spitz préparé par Nicolas Cartron
tous droits réservés © 2002-2012
http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/spitz.html
mise en ligne : 27 février 2002 ; mise à jour : 27 mai 2012