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Jean Vanmai
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Deux extraits de Nouméa... Guadalcanal

« Des Morts-vivants »

     L'aspirant Hitoshi Suganuma, amaigri et souffrant, n'était plus que l'ombre de lui-même. Comme beaucoup de ses camarades dispersés dans l'épaisseur étouffante de la jungle, il avait choisi de poursuivre la lutte par des actions de guérilla contre les ennemis mortels de son pays, plutôt que de suivre les troupes fraîchement débarquées. Suganuma ne désirait pas, en effet, être regroupé avec d'autres malades pour être ensuite maintenu en première ligne face aux armes américaines. Ce serait pour lui une mort presque inutile. Bien qu'il se rendît compte que sa condition physique était maintenant des plus précaires.

     La malnutrition ainsi que les diarrhées tropicales survenues dès le début de son séjour dans les profondeurs de la forêt l'avaient diminué terriblement. Puis était survenue la malaria qui avait trouvé dans son organisme affaibli un terrain extrêmement propice à son développement. Beaucoup de ses camarades avaient maintenant l'apparence de morts-vivants : ils titubaient sans cesse et ne parlaient plus qu'en balbutiant.

     Les morts, il le savait, se dénombraient désormais par centaines. Leurs dépouilles, bien souvent, pourrissaient au fond des abris naturels que sont les excavations rocheuses, emplissant l'atmosphère d'une horrible puanteur. D'autres corps en putréfaction, gisant non loin de l'endroit où il s'était réfugié ce jour-là, dégageaient vers lui, et les quelques soldats qui s'accrochaient désespérément à une batterie de mitrailleuses, une odeur pestilentielle.

     Les mourants qui, animés d'une volonté farouche, tentaient de se déplacer dans cet univers de cauchemar, ressemblaient déjà à des cadavres ambulants. Lui-même, ayant des blessures aux bras et aux jambes, était infecté chaque jour davantage faute de médicaments. Mais ces constatations ne provoquaient plus aucune espèce d'inquiétude en lui. La vision macabre de la mort qu'il côtoyait désormais à chaque instant ne l'effrayait même plus. Il demeurait ainsi parfaitement serein devant son départ d'ici-bas qui pouvait être tout proche. Car l'aspirant nippon estimait qu'il avait pleinement accompli son devoir de soldat. Il était, à son avis, certainement digne d'être considéré comme un glorieux fils de l'empire du Soleil Levant, et un loyal sujet de Sa Majesté l'empereur.

     Oui, Suganuma s'était vaillamment défendu. Il avait aussi tué et sans doute blessé beaucoup de Yankees.

     ...Certains de ceux-ci étaient si gravement touchés que leurs services sanitaires ont dû les évacuer et par conséquent les éloigner de l'île pour longtemps sinon pour toujours, songeait-il parfois.

     Il eut malgré tout un fort pincement au cœur en constatant que l'adversaire avait encore cette possibilité, cette chance donc, d'évacuer ses malades…

     Couché sur la terre trempée par les ondées nocturnes, grelottant de fièvre par moments, le visage sale et miné par la maladie, il ne put s'empêcher alors de se poser de multiples questions :

     – Mais pourquoi ces Yankees se sont-ils révélés si forts et si combatifs ?... Leur moral reste intact malgré nos attaques aériennes le jour, les charges banzaï la nuit. Ce n'était pas ce qu'on nous avait dit...

     Il s'étonnait aussi que ces diables de Blancs ne se suicident pas, mais cherchent au contraire à vivre et à survivre. Les cris poussés par lui et ses hommes en anglais, au début de la campagne, comme « Alerte au gaz ! », ou les hurlements hystériques ne les effrayaient en aucune façon ni ne les intimidaient le moins du monde.

     – Ils ne sont pas traumatisés non plus par nos vagues d'assaut ou terrorisés par les combats au corps à corps, murmura-t-il encore.

     Après un instant de réflexion, comme s'il cherchait une explication, Suganuma continua :

     – Ils réagissent avec calme et méthode. Ces gens ne peuvent donc provenir des asiles d'aliénés où des prisons, contrairement aux déclarations de nos supérieurs. Car ils procèdent avec intelligence et sont doués, j'en suis maintenant convaincu, d'une faculté d'adaptation et d'improvisation remarquable, pouvant faire face à toutes les situations lorsque cela s'avère nécessaire.

     Poursuivant son raisonnement, il dit cette fois :

     – C'est tout à fait l'opposé de nos méthodes qui, elles, demeurent désespérément immuables, dès lors que les plans sont adoptés. C'est en tout cas la leçon que j'en tire, en analysant attentivement les évolutions de la situation sur l'île... à nos dépens.

     Déconcerté, se demanda alors :

     – Finalement, est-ce cela le fameux raisonnement logique que l'on prête aux hommes blancs ?

     Mais ses sourcils se froncèrent soudainement, lui donnant un air tourmenté :

     – Nos chefs les plus brillants et qui échouent à chaque tentative d'une façon lamentable, en laissant des morts par centaines sur le terrain, se sont-ils donc aussi lourdement trompés sur la valeur de leurs adversaires ?... Eux, qui prétendent posséder l'art de la guerre et qui sont convaincus de notre invincibilité, n'ont su jusqu'à ce jour que provoquer d'inutiles charniers en tentant de reprendre cette île de Guadalcanal, tombée aux mains des Américains, ajouta-t-il ensuite avec des yeux attristés.

     Puis Suganuma se redressa légèrement et observa autour de lui tout en interrogeant du regard ses proches compagnons, comme s'il avait peur que ces derniers eussent pu entendre ses réflexions, sans doute logiques, mais si indignes finalement d'un militaire de son rang. Il poussa très vite un soupir de soulagement en constatant que ceux-ci, hébétés de fatigues, minés par la maladie, demeuraient totalement indifférents à ses élucubrations mentales.

     – À moins d'un miracle, tout semble joué... Il ne me reste plus qu'à attendre l'heure de la mort… Autant que possible tel un Samouraï !...

     Comme s'il avait peur de lui-même et de sa soudaine faiblesse, il ajouta aussitôt :

     – Au moment voulu, dans peu de temps sans doute, j'abrègerai ma vie. Mais en attendant de quitter ce bas monde, je suis toujours aussi déterminé à faire payer très chèrement ma peau à ces méprisables Américains...

 

« Marines, vous allez mourir ! »

     Au cours de la nuit sans lune du 24 octobre 1942, alors que la pluie tombait dru, William Gordy et ses amis, la gorge serrée par l'angoisse, connurent une longue et pénible veillée d'armes.

     Le téléphone retentit soudainement, vers 21h30, dans le Q.G. du lieutenant-colonel Puller.

     – Mon colonel, chuchota une voix. Les « clochettes » [*] tintent à plusieurs endroits en même temps.

     – Les Japs avancent à l'est de la rivière Lunga et commencent, d'autre part, à ramper dans notre direction, vers le sommet de la « Colline Sanglante », précisa un autre peu après.

     – Le terrain est détrempé. Il doit être extrêmement glissant, fit remarquer un de ses officiers.

     – Ne tirez surtout pas ! Laissez-les venir vers nous, ordonna Puller.

     Puis, tout en jetant un rapide coup d'œil sur sa montre, il murmura tout bas :

     ... Ils remettent ça ! Déjà la nuit derrière ils ont tenté de nous déloger avec l'aide de canons et de chars, tandis que leurs fantassins franchissaient le Matanikau en hurlant à tue-tête. Or, grâce à nos canons, nous avons réussi à tous les détruire après que le tank de tête eut été contraint de stopper, à cause de l'explosion d'une grenade dans ses chenilles.

     Sans se départir de son calme et avec une petite lueur de satisfaction dans le regard, il continua :

     – L'une de ces machines qui avait reçu de plein fouet un projectile antichar alla même rouler jusque dans les vagues. Tandis que nos mitrailleuses décimaient l'infanterie nipponne...

     Une autre heure, interminable, venait de s'écouler, au cours de laquelle des ombres silencieuses continuaient à évoluer dans les hautes herbes en direction du camp américain.

     – Mon colonel, murmura à cet instant l'un des guetteurs au bout du fil. Il y a au moins 3.000 Japs autour de nous. Ils ne vont pas tarder à...

     Soudain, sans qu'il ait pu terminer sa phrase, la nuit fut envahie par des cris aigus et des menaces proférées en anglais :

     – Marines, vous mourir ! Marines, vous allez mourir !

     Ailleurs, d'autres soldats entendirent tonner, toujours dans langue de Shakespeare :

     – Du sang pour l'Empereur ! Du sang pour l'Empereur !

     Aussitôt les hommes du général Vandegrift répliquèrent avec force :

     – Aux chiottes !... votre Empereur ! Du sang pour Franklin et Éléonore !

     Il pleuvait abondamment. Sous le déluge d'eau survint donc un déluge de feu. Des ombres noires et mouvantes se dessinèrent fugitivement à la lueur des balles traçantes des mitrailleuses qui zébraient la nuit. La première vague nipponne fut décimée irrémédiablement par des tirs convergents, rendus plus meurtriers encore par l'utilisation des nouveaux fusils semi-automatiques dont étaient équipés les régiments de l'Americal Division, arrivés récemment de Nouvelle-Calédonie. William Gordy vida ses chargeurs sans aucune retenue, comme un forcené. Les assaillants étaient si nombreux, qu'il lui semblait les voir surgir de partout.

     Une nouvelle vague se rapprocha en glissant sur le terrain boueux. Toutes les bouches à feu crachaient inlassablement la mort et la destruction. Les hommes de tête, lancés contre les positions U.S. solidement protégées, furent hachés par la mitraille et tombaient comme des mouches. De petits groupes parvinrent cependant à s'infiltrer dans les lignes américaines. Plusieurs d'entre eux réussirent même à se ruer sur des tentes abritant une infirmerie de campagne. Ils arrachèrent les fils téléphoniques. Puis, dans leur rage de tuer, ils massacrèrent estropiés, blessés sous perfusion et malades en traitement. Les maisons de toile s'écroulèrent sur les corps des victimes et s'imprégnèrent de leur sang.

     Mais devant une contre-attaque implacable des G.I.s, ces derniers groupes furent refoulés ou abattus instantanément sur place. Les quelques rares survivants, prix maintenant entre deux feux, n'eurent alors d'autre alternative que de s'ouvrir le ventre d'un coup de poignard ou de se faire exploser une grenade contre la poitrine.

     La nuit s'emplit des cris et des gémissements des blessés des deux camps. Le vacarme provoqué par les armes était également effrayant. Les vagues d'attaques nipponnes tout en poussant des cris hystériques se succédèrent ainsi sans fin. Face à ces charges infernales, les Marines réagirent avec calme et fermeté. Ils ripostèrent aussi avec un sang-froid admirable. Il n'y eut de panique ou de découragement à aucun moment, même parmi les autres troupes de l'Americal Division venues en renfort vers minuit, à la demande de colonel Puller. C'était leur baptême du feu. Ne connaissant pas le terrain, ils furent pourtant à la hauteur de la situation.

     À l'aube, les Japonais se retirèrent en laissant plus de 1.000 morts devant les barbelés des lignes U.S.

 

     Le lendemain soir, 25 octobre, après avoir achevé à coups de revolver leurs malades et leurs blessés gravement atteints et ne pouvant par conséquent participer à l'ultime charge, les Japonais tentèrent une nouvelle attaque. Ils lancèrent assauts sur assauts tout le long du front. Mais leurs charges suicidaires butèrent de nouveaux contre les défenses américaines, battues par l'artillerie et pourvues de centaines de mitrailleuses. Les Marines et les soldats concentrèrent leur feu sur les assaillants qui ne réussirent pas à gagner un seul pouce de terrain. À minuit, un nouveau millier de cadavres jonchaient le sol totalement bouleversé.

     – Ils n'ont pas encore compris que leurs charges frontales ne sont plus de mise face à notre système de défense, déclara le colonel Puller, au petit matin, alors qu'il était recouvert de bandages.

     Blessé la veille par des éclats d'obus, le colonel refusait cependant de se laisser évacuer.

     À la suite de cette réflexion, il ajouta :

     – Après deux nuits de combats certainement les plus violents jusqu'à ce jour, en plus de l'affrontement du 23 octobre, c'est-à-dire avant-hier dans la région du Matanikau, la division Sendaï, l'une des plus réputées de l'armée japonaise, est décimée.

     – Le Matanikau est infesté de crocodiles. Et les cadavres tombés dans cette rivière ont été dévorés par ces abominables animaux, ces sales reptiles, dit de son côté un Marine en frissonnant à cette vocation macabre au moment où il sortait de son abri.

     – La bannière étoilée, par contre, flotte toujours sur Henderson Field ! fit remarquer William Gordy avec une légitime fierté.

 

* Dispositifs suspendus aux réseaux barbelés et permettant de déceler l'approche ennemie. [retour au texte]

« Des morts-vivants » et « Marines, vous allez mourir ! » sont des extraits du roman Nouméa... Guadalcanal, de Jean Vanmai, publié à Nouméa en 1988 par les Éditions de l'Océanie (pages 257-259 et pages 279-282).

© 1988 Jean Vanmai
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mise en ligne : 8 juin 2005